Cette recension a été publiée dans le numéro d’hiver 2025 de Politique étrangère (n° 4/2025). François Gaulme propose ici une analyse de l’ouvrage de Marie-Emmanuelle Pommerolle, De la loyauté au Cameroun. Essai sur un ordre politique et ses crises (Karthala, 2024, 228 pages).

Le Cameroun, ce pays présenté parfois comme une réduction de l’Afrique, inspire les politologues dans le domaine conceptuel. Après « l’assimilation réciproque des élites » de Jean-François Bayart, le « néo-patrimonialisme » de Jean-François Médard, la « postcolonie » d’Achille Mbembe, Marie-Emmanuelle Pomerolle place la « loyauté » au centre de sa réflexion sur sa stabilité institutionnelle face à de multiples crises depuis l’indépendance.
Écrit pour des théoriciens des sciences sociales du politique, le livre, issu d’un mémoire d’habilitation à diriger des recherches, aborde des thématiques très diverses selon les chapitres, de la pratique électorale aux rapports avec l’ancienne puissance coloniale, en passant par la position des universitaires vis-à-vis de l’État. Il ne trouve de véritable fil conducteur que dans le maniement, avec une remarquable habileté conceptuelle, du terme de « loyauté ». Conçu comme un « outil d’analyse », ce terme permettrait, affirme l’auteure, de « faire la jonction » entre trois dimensions sociologiques demeurant fort éloignées les unes des autres : la « domination », la « participation » et le traitement « politique » des crises.
La « loyauté » est ici définie d’une manière assez large puisqu’elle s’applique aussi à ceux qui tolèrent le régime actuel sans adhérer formellement à son idéologie. En outre, le terme renvoie à une analyse politologique bien particulière : celle appliquée par Albert Hirschman en 1993 au fonctionnement du système de l’ancienne République démocratique allemande (RDA) avec sa trilogie exit-voice-loyalty, traduit ici par « défection-prise de parole-loyauté ». En insistant sur le troisième élément, Marie-Emmanuelle Pommerolle souligne cependant qu’en anglais loyalty, pour définir « une sorte particulière d’attachement à une organisation », n’a pas tout à fait la même signification que le français loyauté et « renvoie aussi bien à loyalisme qu’à loyauté ».
Ces préalables théoriques, qui orientent tout le livre, sont abordés en introduction dans une réflexion politologique générale portant sur les thèses de Hirschman, sans approche spécifiquement africaniste. Ce n’est qu’avec un premier chapitre sur les élections qu’est ensuite examinée en détail la « situation autoritaire » qui caractériserait le Cameroun, et dans laquelle l’auteure identifie des « pratiques » de « loyauté », qu’elle a relevées notamment dans des positions personnelles d’« observation participante » de type anthropologique, durant les processus électoraux ou au cours de certaines cérémonies officielles par exemple.
Il résulte de cet examen à la fois théorique et factuel que la loyauté envers l’État central camerounais et son idéologie officielle n’est nullement acquise, ne va nullement de soi dans des situations de crise. Le cœur de cette démonstration se trouve dans les développements du chapitre 5, consacré à la rébellion sécessionniste toujours en cours au Cameroun anglophone. Les violences, comme les « loyautés », y sont « contradictoires », allant même jusqu’à ce qui est qualifié de « radicalisation des loyautés » avec le temps. C’est beaucoup moins le cas pour les « variations intellectuelles et populaires de l’anti-impérialisme » d’un chapitre précédent, formules conceptuelles regroupant assez mal des thématiques allant de Boko Haram à l’homophobie.
François Gaulme
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