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Les articles rédigés par de grands noms au cours des 75 ans d’existence de PE

Hubert Beuve-Méry sur l’accord de Munich

Hubert Beuve-Méry est surtout connu pour avoir fondé et dirigé Le Monde. Avant la Seconde Guerre mondiale, il vit à Prague, enseignant le droit à l’Institut français tout en écrivant pour le journal Le Temps. Il finit par rompre avec ce dernier du fait des positions pro munichoises qui y sont défendues. Dans cet article paru en 1939 et intitulé « De l’accord de Munich à la fin de l’État tchéco-slovaque », il revient sur les conséquences désastreuses de l’accord de Munich.

La Tchéco-Slovaquie indépendante n’est plus. Cet événement qui a violemment secoué la conscience du monde a peut-être moins ému ceux qui avaient commencé, dès l’accord de Munich, à porter le deuil de l’État tchéco-slovaque. Aujourd’hui, il n’est plus temps de se demander si cet accord était licite, étant donné les traités franco-tchécoslovaques, ni s’il était nécessaire, étant donné la situation politique et militaire de l’Europe à l’automne dernier. Mais il peut être utile de jeter un rapide coup d’œil sur les mois qui se sont écoulés entre les promesses solennelles prodiguées par le Führer en septembre et son entrée à Prague le 15 mars. On y verra, après le précédent autrichien, une nouvelle et douloureuse démonstration des méthodes hitlériennes.

L’interprétation et l’application par le Reich de l’accord de Munich

À l’Occident, les voix les plus officielles ont reconnu qu’un sacrifice terrible était imposé à la Tchéco-Slovaquie par l’accord de Munich. Mais tout aussitôt ces mêmes voix développaient une argumentation de nature à rassurer les esprits trop inquiets ou les consciences trop angoissées. La première justification invoquée n’était rien de moins que le maintien de la paix du monde. En second lieu, on assurait à plus de 3 millions d’Allemands ce droit de libre détermination des peuples dont se réclamait naguère le traité de Versailles. Enfin la Tchéco-Slovaquie mutilée était assurée des plus précieuses contre-parties.
Débarrassée de la plupart de ses Allemands, abondamment pourvue de livres sterling et de francs par les soins de Londres et de Paris, efficacement protégée par la garantie franco-britannique contre toute possibilité d’agression sur ses nouvelles frontières, elle allait cesser d’être en Europe une pomme de discorde et bientôt vaquer paisiblement à ses affaires comme la Suisse ou la Suède.

Malheureusement, et comme il était trop facile de le prévoir dès le premier moment, cette interprétation optimiste devait, en fait, le céder à l’interprétation de Berlin qui était toute différente. Car l’accord signé, la France avait démobilisé en hâte ; on avait renoncé aux plébiscites prévus; la Légion britannique, déjà prête à partir, avait été débarquée et la commission internationale composée des quatre ambassadeurs des puissances signataires restait finalement seule chargée de l’application du pacte. Or, au sein de cette commission siégeant à Berlin, l’Allemagne était en fait toute-puissante et, en cas de désaccord, les représentants de la France et de l’Angleterre se trouvaient bien en peine de faire prévaloir leur opinion. Les Tchèques ne purent en douter bien longtemps. Se sentant livrés à merci, ils préférèrent accepter la proposition allemande de négociations directes qui réduisait la commission internationale à une simple instance d’enregistrement. L’Allemagne put donc fixer librement et imposer les frontières de la cinquième zone d’occupation prévue à Munich. Sous prétexte de procéder à la délimitation précise de la frontière, elle imposa bientôt l’occupation d’une sixième zone qui englobait certaines populations purement tchèques. Les nationaux-socialistes allemands de Tchéco-Slovaquie auraient voulu plus encore. Finalement, ce furent les autorités du Reich elles-mêmes qui préférèrent restreindre leurs prétentions et rendre une cinquantaine de communes comptant une vingtaine de milliers d’âmes. L’Allemagne n’avait en effet aucun intérêt à pousser immédiatement sa victoire à l’extrême. Elle devait compter, au contraire, dans une situation particulièrement embrouillée, avec l’éventualité de réflexes désespérés. Aux confins occidentaux de la Bohême, les Chodes annexés n’avaient-ils pas parlé de se battre avec des faulx pour ne pas manquer à leur tradition légendaire de résistance au germanisme ? Et ne suffisait-il pas que le Reich ait tout préparé : contrôle de toutes les grandes voies de communications, organisation des Allemands demeurés en Tchéco-Slovaquie, utilisation de certains chefs slovaques, etc., pour parer efficacement à toute velléité d’indépendance du nouvel État?
Il n’est donc nullement excessif de dire que l’Allemagne a interprété et appliqué en toute liberté les clauses territoriales de l’accord de Munich. Dans le même esprit et avec la même liberté, elle rendait quelques semaines plus tard la sentence de Vienne, hors de toute intervention franco-britannique. Là encore, la solution adoptée entre les prétentions contradictoires de la Tchéco-Slovaquie et de la Hongrie, soutenue par la Pologne et l’Italie, entendait tenir compte avant tout des intérêts allemands. Ainsi, moins de cinq mois après l’accord de Munich, l’écart apparaissait considérable entre les espérances de l’Occident et la réalité. La paix européenne avait été prolongée, mais nullement consolidée. Trois millions d’Allemands avaient rejoint, contre le gré d’un assez grand nombre d’entre eux, l’Allemagne nationale-socialiste, au nom du droit de libre détermination des peuples. Mais du même coup, 800 000 Tchèques étaient annexés et un peuple de 7 millions d’âmes (plus de 9 millions avec les Slovaques) se trouvait immédiatement aux prises avec un gigantesque effort de germanisation. Quant à l’Etat tchéco-slovaque, loin de trouver la paix et les garanties de sécurité qui lui avaient été promises, il se trouvait menacé, subjugué, sans défense, sans garanties, sans recours possibles. À Paris et Londres, on reconnaissait implicitement cette situation en remettant à plus tard la garantie des frontières si solennellement promise. Quant à l’emprunt annoncé, dont il était à craindre que l’Allemagne ne s’assurât plus ou moins largement le bénéfice, on décidait, après de laborieuses discussions, de le réduire de près de 50 %.

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Pierre Rondot : Le Destin des chrétiens d’Orient

Dans cet article écrit au lendemain de la Seconde Guerre mondiale (paru dans Politique étrangère en 1946), Pierre Rondot analyse l’évolution de la situation des chrétiens vivant en terre d’Islam. Protégés par les puissances européennes, ils ont pu survivre malgré les discriminations subies et même développer une élite intellectuelle qui a pris la tête du « mouvement arabe » dès la seconde moitié du XIXe siècle. Si la présence chrétienne est loin d’être acceptée dans l’ensemble du monde musulman, le Liban et son système de représentation proportionnelle font alors figure d’« heureuse expérience ».

Observateur aigu de l’opinion française, Henri Heine notait, en 1840, que « tout Paris avait tressailli au son du canon de Beyrouth ». En mai et juin derniers, c’est une émotion analogue que les événements de Syrie, malgré tant d’autres soucis bien lourds, ont provoquée dans toute la France. Notre diplomatie s’est efforcée, depuis lors, d’édaircir la situation au Levant ; d’ores et déjà, un important accord franco-britannique a pu être réalisé ; néanmoins, cette profonde émotion n’a point complètement disparu. La défense d’intérêts français légitimes, en effet, n’est pas seule en jeu ; beaucoup de voix autorisées ont rappelé à la France qu’il s’agissait pour elle de l’accomplissement d’une mission sacrée, car sa présence dans le Levant a constamment été associée à la sauvegarde des chrétientés d’Orient.


C’est, en effet, en témoignage de cette œuvre séculaire que fut confié à notre pays, au lendemain de la Première Guerre mondiale, le mandat sur la Syrie et le Liban. Pour tenter de discerner comment peut et doit, dans les difficiles circonstances présentes, continuer de s’exercer la vocation de la France au Levant, il ne suffirait donc pas de soumettre à la critique la tâche accomplie durant ces vingt années de mandat, si courtes, et parfois si gravement troublées. Il y aurait quelque danger à repenser rétrospectivement notre politique dans le seul cadre d’une formule dès l’origine provisoire et désormais dépassée. Au demeurant, cette enquête ne nous livrerait que les éléments les plus récents, les plus instables, d’un problème qui ne peut être dominé que dans son ensemble historique et social.
Si austère, si peu actuel que cet effort puisse paraître, il nous faut donc remonter jusqu’aux origines des sociétés chrétiennes du Levant. Le lent développement de leurs rapports avec l’Islam comme avec l’Occident peut seul nous faire comprendre combien est complexe leur actuel équilibre et de quels éléments contradictoires et indissolubles il est issu. Au terme de cet examen, nous apercevrons clairement les dangers de ces solutions simplistes, dont l’air de générosité ou de facilité abuse trop souvent ; mais peut-être discernerons-nous aussi, dans l’écheveau du réel, les quelques fils solides encore qui s’offrent au choix des politiques.

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Les armements et la paix

Le général André Beaufre, un des principaux penseurs militaires français du XXe siècle, a écrit plusieurs articles dans Politique étrangère. Il y a notamment publié, en avant première, le premier chapitre de son chef-d’œuvre, Introduction à la stratégie. En 1962, année de la crise des missiles de Cuba, paraît le texte qui suit, intitulé « Les armements et la paix », dans lequel il nuance notamment le risque d’escalade en cas de conflit nucléaire.

Les armements peuvent être un facteur de paix comme un facteur de guerre. Comment obtenir l’un et éviter l’autre, tel est le problème que politiques et militaires cherchent à résoudre depuis longtemps, mais qu’ils se posent aujourd’hui avec plus d’angoisse, maintenant qu’avec l’arme atomique notamment, le déclenchement d’une guerre paraît généralement devoir mener au suicide.

Sans chercher à résoudre ici ce problème considérable, je crois utile d’en examiner certains aspects plus proprement européens, parce qu’ils sont d’actualité et nous touchent de plus près, et aussi parce qu’ils permettent de mieux saisir la réalité des contradictions parfois assez subtiles qui se cachent sous les arguments souvent trop simples mis en avant par les diverses théories en présence.

Après le drame de la deuxième guerre mondiale, l’Europe s’est retrouvée ruinée et désarmée, en même temps qu’elle était dangereusement menacée par la main-mise stalinienne sur l’Europe orientale jusqu’à Berlin, Prague et Budapest. Le maintien pendant plus de quinze ans de cette division artificielle résultant d’une situation de fin de combat a laissé subsister en plein milieu de l’ancienne Europe une profonde blessure qui se cicatrise mal et dont les suppurations constantes comme les inflammations possibles créent un danger permanent. Ce danger politique est grave et multiforme : il va du risque de soulèvements à l’est du rideau de fer (comme en Hongrie en 1956) au risque de conflits, par exemple en vue ou à l’occasion d’une réunification de l’Allemagne, sous l’égide de l’un ou l’autre des deux blocs qui se partagent le monde. En raison de l’importance politique et économique de l’Allemagne de l’Ouest, chaque événement dans cette zone sensible peut avoir des conséquences psychologiques considérables et amorcer ainsi des évolutions politiques dangereuses ou même irréversibles.

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Surpeuplement chinois et ses conséquences

En 1965, date à laquelle René Dumont rédige cet article pour Politique étrangère, la Chine compte environ 700 millions d’habitants, soit deux fois moins qu’aujourd’hui. L’agronome estime que la Chine est surpeuplée au regard de ses capacités agricoles. Il prévoit une catastrophe humanitaire si les autorités chinoises ne parviennent pas à réguler la croissance de la population et à augmenter la productivité des agriculteurs. En 1979, la Chine met en place la politique de l’enfant unique.

* * *

 Le surpeuplement domine l’histoire de la Chine, de longue date. On comprend mieux les différences d’évolution de l’agriculture indienne et de l’agriculture chinoise quand on se rappelle que l’Inde fut longtemps un pays dépeuplé, où se prolongèrent tardivement des spéculations d’élevage extensif, d’agriculture très extensive, tandis que très tôt la Chine connut, dans certaines parties de son territoire, notamment dans le débouché de la vallée de la Weï sur le Fleuve Jaune, un surpeuplement qui l’obligea à pratiquer, bien avant l’Europe occidentale, l’agriculture intensive ; c’est-à-dire la quête acharnée de tous les éléments fertilisants possibles, la maîtrise de l’eau, de l’aménagement hydraulique pour améliorer l’irrigation et le drainage et se défendre contre les crues.

La rareté du sol, par rapport à la population, a incité à une appropriation foncière relativement précoce, donc à une rente foncière prélevée par le propriétaire ; donc à des difficultés avec les paysans sur lesquels était prélevée cette rente. Certains ont pu dire que l’histoire de la Chine est parsemée de révoltes paysannes qui, souvent, aboutirent à abattre le pouvoir, sans en constituer un autre.

Ce surpeuplement, selon les démographes, semble s’être accentué, au début du XVIIe siècle. On s’étonne et l’on recherche pourquoi cette expansion démographique est devenue plus rapide, à partir de 1600, alors que la Chine ne connut pas de révolution technique, comparable à celle qui détermina l’explosion démographique de l’Europe, au XIXe siècle. On ne voit pas de révolution agricole, même avec le riz repiqué – méthode ancienne – et l’introduction du maïs et sa généralisation. On constate des progrès, mais rien qui amène un bouleversement, ni dans la médecine, ni dans les techniques industrielles et agricole.

Si l’on accepte, avec des réserves, la définition d’Yves Lacoste, dans sa géographie du sous-développement, celui-ci est caractérisé par une croissance démographique qui dépasse la croissance économique dans l’ensemble du Tiers-Monde. On pourrait dire, dans ce sens, que la Chine fut un précurseur du sous-développement, puisqu’elle répondait à cette définition dès le XIXe siècle.

Il semble en effet qu’au XIXe siècle, la croissance démographique ait, à certains moments, débordé la croissance économique. D’où l’affaiblissement de cette Chine. D’où les interventions européennes ; d’où les révoltes prolongées, et la rareté de la terre et celle de l’argent ; ce qui augmente le loyer du sol, et l’intérêt de l’argent, et rend encore plus difficile la situation paysanne et provoque un sentiment non seulement de misère, mais une absence d’espoir de sortir de cette misère, et conduit à la révolte. On pourrait dire que le communisme en Chine, est la conséquence d’un surpeuplement qui ne s’est pas accompagné d’un développement économique satisfaisant, ni d’une industrialisation. Ceci a provoqué des difficultés entre les paysans et les éléments dirigeants. Schéma de choses en réalité plus complexes.

Le fait nouveau, depuis la prise du pouvoir le 1″ octobre 1949, par le gouvernement communiste, c’est que des mesures sérieuses doivent réduire la mortalité, améliorer l’instruction et l’hygiène. Or, voici que l’explosion démographique prend des dimensions inconnues. Avant 1960, la croissance démographique n’avait jamais atteint ou dépassé seulement légèrement le 1 % l’an. Elle a dépassé 2,3 % pendant le premier plan. Ce sont les chiffres donnés, qui tous sont incertains. La certitude, c’est que l’accroissement démographique est plus rapide depuis 1949 jusqu’en 1964. La Chine est confrontée à des difficultés alimentaires croissantes.

Dans la première phase de la prise de pouvoir, 1949/1952, une reconstruction assez rapide permet d’améliorer la situation. Il semble que la courbe d’accroissement de production commence à s’infléchir légèrement pendant le premier plan quinquennal, c’est-à-dire, de 1952 à 1957 ; d’où la décision du gouvernement de chercher à augmenter l’écart entre la production alimentaire et la population, écart sur lequel on fonde l’équipement ; écart grâce auquel on achète des biens d’équipement, pour accélérer la croissance de l’agriculture.

Ce furent alors les grands travaux hydrauliques de l’hiver 1957/1958, puis le grand bond en avant et les Communes populaires de 1958. Mais, deux années auparavant, une action avait été entreprise sur l’autre courbe. On avait cherché à réduire la natalité. Première série des campagnes pour le contrôle des naissances, 1956/1957, qui s’est prolongée plus ou moins, suivant les provinces. Une propagande, qui recommandait les moyens contraceptifs, choquait, par sa crudité, une pudibonderie des paysans chinois.

1958 marque un complet retour de bâton, un changement politique à vue. Le slogan de l’époque est alors : « une bouche nouvelle, ce sont deux bras de plus ». Les bras étant capables de produire la nourriture nécessaire à ladite bouche, le problème de la population ne se pose plus. Il suffit de briser les lois du développement économique en l’accélérant. Et c’est le grand bond en avant, qui s’accompagne d’une condamnation formelle de toutes les mesures de contrôle des naissances.

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