Cette recension a été publiée dans le numéro d’hiver 2025 de Politique étrangère (n° 4/2025). Louis-Marie Baille, colonel de l’armée de Terre et chercheur associé au sein du Laboratoire de recherche de la défense (LRD) au Centre des études de sécurité de l’Ifri, propose ici une analyse de l’ouvrage d’Hervé Pierre, Général Beaufre. Père de la stratégie française (Perrin, 2025, 400 pages).

Puisant à la source d’archives familiales et militaires complétées de témoignages précieux, comme à celle de ses très nombreux écrits, le général Hervé Pierre  présente une biographie intime qui vise à réparer une « triple méconnaissance » de la vie et de l’œuvre du général d’armée André Beaufre (1902-1975), soldat remarquable, stratège accompli et stratégiste autrefois reconnu.

La vie de Beaufre fut d’abord celle d’un soldat. Et le récit enlevé de sa carrière nous rend familière l’histoire militaire du xxe siècle, dont Beaufre fut un ardent acteur. Décoré à 23 ans de la Légion d’honneur pour sa bravoure dans la guerre du Rif en 1925, il fut de tous les combats après le drame de 1940 et participa aux combats acharnés de la Libération en 1944-1945, avec Giraud puis De Lattre, exerçant ensuite des responsabilités croissantes dans les guerres politiques éprouvantes d’Indochine en 1947 et 1951, d’Algérie en 1954, et enfin de Suez en 1956 – un échec cuisant dont il ne se remit jamais vraiment après en avoir commandé les Forces terrestres.

Comme André Beaufre maîtrisait parfaitement l’anglais, il se distingua également aux nombreux emplois qu’il occupa en Centre-Europe et devint stratège des armées occidentales aux avant-postes du rideau de fer dès 1948, puis au plus haut de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord où il gagna sa cinquième étoile en représentant la France au Standing Group en 1961.

Le stratégiste fut nourri par l’observation aiguë et constante des très riches heures de sa vie militaire, par le compagnonnage intellectuel avec Liddell Hart, qu’il admira et dont il se reconnaissait le disciple, et surtout par la volonté de « bâtir l’avenir » pour conjurer les humiliations de 1940 et 1956. Admis en deuxième section en 1963, après que De Gaulle lui eût préféré Ailleret comme chef d’état-major des armées, Beaufre fut pourtant encouragé par le chef de l’État à « écrire pour faire connaître ses idées sur la stratégie moderne à l’âge nucléaire ». Ce qu’il fit aussitôt en créant l’Institut français d’études stratégiques et la revue Stratégie, à la tête desquels il connut un succès international jusqu’à sa mort brutale en 1972.

C’est donc à redécouvrir la pensée d’André Beaufre, dont le talent est d’avoir su articuler plusieurs concepts existants dans une herméneutique nouvelle, adaptée aux circonstances, que Hervé Pierre souhaite nous inviter ici ; lui qui a consacré sa thèse de science politique à Beaufre en 2020. Si la postérité a surtout retenu son Introduction à la stratégie, parue en 1963, dont Beaufre testa les idées dans Politique étrangère[1] en 1962 et que l’Ifri fit rééditer en 1998, l’auteur souhaite nous guider plus loin, démontrant que les concepts toujours pertinents de « paix-guerre », de « stratégie totale » ou encore de « dissuasion populaire », dont il maîtrise l’exégèse, se déploient surtout dans Dissuasion et Stratégie (1964) puis Stratégie de l’action (1966), pour s’actualiser enfin dans Stratégie pour demain (1972) – dernier opus d’une série de quinze écrits à relire.

Et pour nous y préparer, Hervé Pierre a par ailleurs présenté et préfacé les textes non publiés par Beaufre qui forment sa matrice intellectuelle, sous le titre Écrits de combat 1939-1942 (Paris, Perrin et ministère des Armées, juin 2025).

Louis-Marie Baille

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[1] Voir aussi : P. Andrieu, « Un acteur encore trop méconnu en Europe : l’Asie centrale », Fondation Robert Schuman, 25 novembre 2024.