Cette recension a été publiée dans le numéro d’hiver 2025 de Politique étrangère (n° 4/2025). Alain Antil, directeur du Centre Afrique subsaharienne à l’Ifri, propose ici une analyse de l’ouvrage de Julien Bueb, Géopolitique du sable. Une ressource omniprésente, auxiliaire de puissance et de conflits (Le Cavalier Bleu, 2025, 176 pages).

Docteur en économie de l’environnement, Julien Bueb livre ici un ouvrage court et stimulant. Le sable, comme l’eau et l’air, semble un élément inépuisable. Il est massivement utilisé par le secteur du BTP et pour le remblaiement des plages et la poldérisation – les deux usages massifs de cette ressource. D’autres secteurs économiques utilisent le sable dans des proportions bien plus modestes : verreries, fonderies ou secteur pétrolier (le sable est massivement utilisé comme adjuvant dans la fracturation hydraulique des couches capturant gaz et pétrole de schiste).

Julien Bueb nous rappelle que cette ressource n’est pas inépuisable, surtout au regard du boom de son utilisation dans les pays émergents (Chine en tête) et du développement du secteur touristique dans de nombreux pays. En effet, seuls certains sables ont les propriétés nécessaires pour être utilisés. Ainsi les sables issus des déserts sont-ils inutilisables dans le secteur du BTP (granulométrie trop homogène pour assurer la résistance des matériaux qui intègrent le sable). Une partie du sable de mer, selon les usages finaux, doit être désalinisé, ce qui implique la disponibilité de grandes quantités d’eau douce.

Outre cette tension sur le(s) marché(s) du sable – ou « granulats », pour reprendre le vocable utilisé par les opérateurs économiques –, le sable fait dans certains pays l’objet de trafics opérés par les « mafias du sable » (notamment au Maghreb), des plages entières pouvant être complètement vidées de leur sable ou fortement altérées. Le sable peut aussi se retrouver utilisé dans des configurations de portée géopolitique, comme le montre Bueb avec son analyse de l’utilisation massive par Pékin de cette ressource pour la poldérisation des îles Spratleys de la mer de Chine méridionale.

Dans sa frénésie actuelle, l’extraction des différents types de sables (de rivières, de mer, de feuilles [issu des montagnes] ou de carrières) génère, du fait de l’absence de régulation dans de nombreux pays, une multiplicité d’impacts négatifs : ils « affectent en profondeur les écosystèmes et les sociétés locales, souvent les plus vulnérables. On retrouve ici la boucle socio-environnementale, où les conséquences d’une activité économique dégradent la nature qui, par un effet cascade, nuit aux structures sociales, produisant des dommages environnementaux, souvent irréversibles, une nouvelle frontière des inégalités et une nouvelle source d’instabilité politique. »

La géopolitique du sable pose, à sa mesure, des questions plus globales sur les modèles et théories économiques qui nous gouvernent. Même si des progrès ont été accomplis depuis le rapport Meadows (1974), qui alertait sur les « limites de la croissance » dans un monde fini, la finitude des ressources naturelles ainsi que les effets délétères de leur surexploitation reste un impensé des théories économiques dominantes. L’auteur parle même du « capitalocène » pour désigner « le capitalisme en tant que système économique et organisation sociale du monde comme principale raison des effondrements environnementaux actuels ».

Alain Antil

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