Cette recension a été publiée dans le numéro d’hiver 2025 de Politique étrangère (n° 4/2025). Fabrice Balanche propose ici une analyse de l’ouvrage de Jérôme Drevon, From Jihad to Politics: How Syrian Jihadis Embraced Politics (Oxford University Press, 2024, 288 pages).

L’ouvrage de Jérôme Drevon est particulièrement pertinent en raison de la concomitance de sa parution avec la chute du régime de Bachar Al-Assad et l’avènement du groupe terroriste Hayat Tahrir Al-Cham (HTC). Il faut étudier le processus de politisation des djihadistes durant la guerre civile pour comprendre leur pragmatisme actuel.

L’auteur s’est principalement penché sur le cas d’Ahrar Al-Cham, ce groupe considéré comme djihadiste nationaliste à tendance islamiste modérée. Il étudie également Jabhat Al-Nosra, renommé Hayat Tahrir Al-Cham en 2017, mais de manière moins approfondie. Nous avons cependant certaines informations importantes sur son mode de fonctionnement interne et ses relations extérieures. Ces informations permettent de comprendre pourquoi HTC est devenu dominant au sein de l’opposition armée et dans sa lutte contre Bachar Al-Assad : une centralisation extrême, l’élimination des concurrents, dont Ahrar Al-Cham, et des liens étroits avec la Turquie.

Cet ouvrage répond à plusieurs questions concernant l’alchimie de l’opposition armée. Pourquoi les groupes djihadistes ont-ils si rapidement dominé l’opposition armée ? Est-ce l’idéologie qui leur a donné cet avantage, ou ont-ils reçu plus de soutien d’acteurs extérieurs ? Pourquoi les groupes liés aux Frères musulmans n’ont-ils pas réussi à attirer les combattants ? Comment HTC a-t‑il pu s’imposer face à Ahrar Al-Cham ? Pour répondre à ces questions, Jérôme Drevon a mené de nombreux entretiens en Syrie avec les acteurs islamistes, dont il cite souvent des extraits. Ces témoignages sont originaux et précieux. La plupart des personnes interrogées appartiennent à Ahrar Al-Cham, les membres du HTC étant à l’époque moins disposés à communiquer avec des étrangers. L’auteur tend un peu à idéaliser le mode d’organisation d’Ahrar Al-Cham, très décentralisé et qui semble reposer sur un consensus « démocratique », ce qui contraste avec le centralisme et l’autoritarisme du HTC. Il conclut cependant que ce dernier a été plus efficace sur le long terme.

Le dernier chapitre, qui sert de conclusion, examine l’avenir du djihadisme à travers l’exemple de la Syrie. Ce pays a été le berceau du djihad mondial avec l’État islamique mais il a également ouvert une nouvelle voie avec Ahrar Al-Cham et HTC, deux mouvements djihadistes aux aspirations nationales. De nombreux combattants, y compris affiliés à Al-Qaïda en Irak, ont réalisé que le radicalisme et le djihad global ne conduisaient pas à la victoire. Il était essentiel de se synchroniser avec la communauté locale et de cultiver des relations avec les pays donateurs étrangers et les alliés diplomatiques, pour se faire reconnaître comme des acteurs incontournables de la politique, au même titre que le Hamas et les talibans. Ahmed Al-Charaa, l’homme fort du pays, a bien saisi la leçon : il a abandonné la voie empruntée par l’État islamique, après avoir constaté que sa stratégie était désastreuse, et n’a pas hésité à éliminer Ahrar Al-Cham, concurrent redoutable sur le marché du djihadisme national.

Le pragmatisme est un gage de succès militaire, mais il ne signifie pas nécessairement modération ou démocratisation. Après la lecture de cet ouvrage, on s’interroge sur la capacité de HTC à réunifier et à gouverner la Syrie, tant le mouvement repose sur le centralisme et la personnalisation du pouvoir.

Fabrice Balanche

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