Cette recension a été publiée dans le numéro de printemps 2026 de Politique étrangère (n° 1/2026). Christian de Perthuis propose ici une analyse croisée des ouvrages de : Cédric Philibert, Climat. Les énergies de l’espoir (Les Petits Matins, 2025, 224 pages) ; d’Abena Takyiwaa Asamoah-Okyere, Christina Natalia Widjaja et Tim Smedley, From Crisis to Action: Climate Change Through the Eyes of the Most Vulnerable (Cambridge University Press, 2025, 282 pages) ; et de Christian Gollier, Économie de l'(in)action climatique (Presses universitaires de France, 2025, 464 pages).

Les vents du backlash climatique traversent l’Atlantique et soufflent fort sur le Vieux Continent. Ils sont amplifiés par les réseaux sociaux, fabriques de « faits alternatifs » égarant politiques et citoyens. Pour les contrer, on doit leur opposer les faits scientifiques – c’est le rôle du GIEC – mais aussi des narratifs basés sur les meilleures expertises, qui informent correctement et inspirent l’action.

Trois ouvrages parus en 2025 s’inscrivent dans cette perspective. Leurs auteurs, tous engagés dans l’action climatique, développent trois plaidoyers : développer le potentiel des énergies renouvelables ; passer du diagnostic de crise à l’action dans les pays les plus vulnérables ; guider les politiques climatiques avec les bons instruments économiques.

Le titre même de l’ouvrage de Cédric Philibert, longtemps responsable des énergies renouvelables à l’Agence internationale de l’énergie, est une réponse aux contempteurs de ces énergies : Climat. Les énergies de l’espoir. Stimulant et didactique, ce livre décrypte l’ampleur des mutations provoquées par le passage d’un système reposant sur les énergies de stocks (biomasse, charbon, pétrole, gaz) à un système captant celles présentes dans les flux naturels : solaire et éolien, à titre principal.

Bonne nouvelle, ce basculement a déjà commencé. Son rythme est très rapide, surtout celui du solaire dont la vitesse de déploiement a déjoué tous les pronostics. « Les installations cumulées ont doublé dix fois depuis 2004 », nous rappelle l’ouvrage. Et le coût de production des modules ? « Une division par mille depuis 1975. » L’élan ne va-t‑il pas se briser sur l’écueil de la variabilité des flux solaires ? Objection balayée par l’auteur : le potentiel de stockage par batteries s’envole car son coût décline aussi vite que celui des modules. Sans oublier la complémentarité entre flux solaires et éoliens qui, en zones tempérées, réduit fortement la variabilité des sources renouvelables.

Produire une électricité décarbonée, c’est bien. Mais l’électron ne fournit qu’un cinquième de l’énergie finale utilisée. Comment fait-on avec le reste ? Le chapitre II nous dévoile le potentiel de l’électrification des usages et se focalise sur l’industrie, à l’origine du tiers des émissions mondiales de gaz à effet de serre, loin devant les transports. L’industrie est grande consommatrice de chaleur. Or l’électricité permet de fournir la chaleur en quantité, y compris celle à très haute température dont a besoin l’industrie. C’est pourquoi l’électron se substituera aux fossiles pour produire l’acier primaire et le ciment. Ce sera plus compliqué pour le plastique, concède l’auteur. Mais on y parviendra. On l’aura compris : l’ouvrage fait preuve d’un solide optimisme technologique. Dans sa vision prospective, seuls l’aviation et le transport maritime sur longue distance semblent échapper à l’électrification des usages.

Mais être optimiste n’est pas interdit, pour peu qu’on avance les bons arguments face aux opposants aux renouvelables. Manque de place ? Avec un hectare de photovoltaïque au sol, on peut faire rouler une « watture » 164 fois plus loin qu’avec un hectare de bioéthanol pour un véhicule thermique. Pénuries de métaux critiques ? Comme dans le cas du cuivre, traité en détail dans l’ouvrage, les ressources ultimes ne sont guère connues. Les réserves exploitables, elles, augmentent à un rythme voisin ou supérieur à celui des extractions. Si pénurie il y a, elle viendra plutôt de la position dominante de la Chine dans la nouvelle géopolitique de l’énergie.

Un champ que le livre n’approfondit pas, pas plus que celui des atteintes à la biodiversité, uniquement traitées sous l’angle de l’emprise au sol des fermes solaires et éoliennes. Le lecteur reste ici un peu sur sa faim. Le débat sur les énergies renouvelables ne peut éluder ces questions de société, de même que celle du lien entre la transition écologique et les inégalités dans le monde, sujet central de notre deuxième lecture : From Crisis to Action: Climate Change Through the Eyes of the Most Vulnerable, de Abena Takyiwaa Asamoah-Okyere, Christina Natalia Widjaja et Tim Smedley.

Le sous-titre nous le rappelle : le changement climatique affecte 1,75 milliard de personnes vivant dans les pays les plus pauvres, regroupés dans l’organisation intergouvernementale CVF-V20 (Climate Vulnerability Forum et V20 pour son volet financier).

L’alternance de récits de terrain et d’analyses fouillées fait la force de l’ouvrage, qui s’ouvre sur trois témoignages. Le leader indigène Victor déplore l’imprévisibilité croissante des précipitations dans les villages du sud-ouest colombien, qui déstabilise l’agriculture, ciment des communautés locales. Sur l’île de Sainte-Lucie, témoigne Jevanic, le réchauffement de la mer des Caraïbes a provoqué le blanchiment des coraux et l’intensité des ouragans favorise les submersions. À des milliers de kilomètres, Sweta est médecin au Népal. Certains de ses patients, exposés aux canicules sur les chantiers au Proche-Orient, ont rapporté de graves pathologies du foie nécessitant des soins lourds.

Victor, Jevanic, Sweta et beaucoup d’autres témoignent en premier lieu de l’intensité des impacts du réchauffement, analysés plus en détail au chapitre « Heat, Health, and Hunger ». Le coût sanitaire du réchauffement y est particulièrement mis en avant, grâce à la mobilisation des données du Lancet Countdown. Les interactions entre ces 3H meurtrissent les individus et coûtent de plus en plus cher aux sociétés.

L’ouvrage ne sombre pas dans la facilité de la complainte. Il construit un plaidoyer en faveur d’investissements massifs dans la résilience climatique afin d’anticiper les impacts du réchauffement, qui vont s’accroître dans tous les scénarios, et de faire face aux pertes et dommages qui n’ont pas pu être évités.

Ces investissements requièrent une mobilisation étendue, et en particulier celle des peuples premiers qui détiennent de nombreuses connaissances et savoir-faire sur le milieu naturel. Les conditions internes de cette mobilisation ne sont cependant pas étudiées. Ici encore, le lecteur reste sur sa faim. Le livre est, par contre, très clairvoyant sur l’immense besoin en capitaux, impossibles à mobiliser sans des apports extérieurs massifs depuis les pays riches qui, à l’origine du réchauffement planétaire, ont contracté une dette climatique qui doit maintenant être remboursée.

Le chapitre sur la nouvelle macroéconomie du climat explore les voies du remboursement de cette dette. Primo, les débiteurs (les pays riches) pourraient rembourser une partie de leur dette par intérêt : cela solvabiliserait des marchés nouveaux de près de 2 milliards de consommateurs. Argument classique, mais peu probant. Plus pertinent : en remboursant leur dette climatique, les pays riches investiraient de nouveaux champs de connaissance en matière d’adaptation au changement climatique, « les transferts de connaissance, souvent vus comme descendant du Nord vers le Sud, circulant alors dans les deux directions ». Plus technique : les créanciers (les pays pauvres) pourraient monétiser leur créance par des swaps climatiques, à l’image de ce qui se pratique couramment sur les marchés financiers. L’idée est porteuse. Pour la mettre en œuvre, il faudrait cependant que les pays riches inscrivent cette dette climatique au passif de leur bilan, ce qu’aucun n’a fait jusqu’à présent.

Comment opérer cette intégration de la dette climatique ? Un cas d’application du problème plus général d’internalisation des dommages climatiques dans l’économie, cheval de bataille de l’ouvrage de Christian Gollier : Économie de l’(in)action climatique.

Le lecteur est ici prévenu dès l’introduction : « La science économique est un sport de combat. » Combat mené avec brio par Gollier, dont on connaît le dynamisme à la tête de l’École d’économie de Toulouse. À la lecture de cet ouvrage – vivement recommandée –, on découvre en réalité deux livres. Les deux premiers chapitres et les trois derniers donnent l’une des présentations les plus didactiques qu’on puisse trouver de la tarification carbone. Un véritable morceau d’anthologie. Entre les deux (les chapitres 3 à 7), l’auteur n’hésite pas à pratiquer la punchline, pour mettre ses adversaires au tapis ou, mieux, les sortir du ring. Quels adversaires ? Artisans du backlash climatique, activistes en tous genres de la cause climatique, hérauts de la décroissance, techno-solutionnistes, populistes de droite comme de gauche (écolos inclus !)… En réalité, tous ceux qui interviennent dans le débat sur le climat en ignorant superbement les enseignements de la « science économique ». Brillant et illustré de multiples exemples, ce livre dans le livre frustre parfois le lecteur : l’usage systématique de la punchline le prive d’un débat plus approfondi sur des questions majeures, comme celle de la décroissance ou de la sortie des énergies fossiles.

Revenons à la tarification carbone. Les deux premiers chapitres en ont rappelé les bases, à partir d’exemples chiffrés illustrant la grande hétérogénéité des actions de réduction des émissions et la dispersion de leurs coûts. La tarification carbone permettra de réduire massivement la facture de la transition bas-carbone, en faisant porter prioritairement les efforts sur les actions les moins coûteuses. C’est un instrument simple, modulable et à portée universelle pour réduire nos émissions. L’affirmation est justifiée pour le carbone fossile mais nettement moins pour le carbone vivant (agriculture, forêts, océan), du fait de la complexité des interactions entre climat et biodiversité. Si l’auteur en convient, il n’en tire peut-être pas toutes les conséquences.

Pour réaliser ses promesses, la taxe carbone doit modifier les anticipations des acteurs avec une trajectoire crédible de hausse du prix du carbone dans le temps. Condition bien difficile à remplir en ces temps de défiance à l’égard des institutions publiques – sans oublier le précédent fâcheux des Gilets jaunes en France. Le livre détaille des pistes très fécondes, comme la création d’une banque centrale du carbone, ou des mécanismes assurantiels sur le modèle des contrats pour différence basés sur des prix du carbone expérimentés en Allemagne.

Autre condition de réussite de la tarification carbone : son acceptabilité sociale grâce à une redistribution judicieuse de son produit. Le livre nous rappelle le caractère régressif d’une taxe carbone non redistribuée. L’énergie pèse bien plus lourd dans le budget des pauvres que dans celui des riches. A contrario, il montre le potentiel redistributif d’une taxe carbone dont le produit est retourné de façon forfaitaire aux ménages, surtout si est privilégié un ciblage vers les bas revenus. À l’instar de la majorité des économistes, l’auteur prône une telle redistribution et soutient même l’option d’un ciblage vers les bas revenus.

Le livre détaille de manière très convaincante ces mécanismes sur le plan national ou européen. Un tel mécanisme redistributif serait encore plus puissant avec une taxe carbone mondiale redistribuée de façon forfaitaire par habitant. Et ce d’autant plus que, dans les pays moins avancés, ce sont les riches, et non les pauvres, qui consacrent une plus grande proportion de leurs revenus à l’achat de biens émetteurs de CO2. Via un tel mécanisme, on aurait un levier majeur permettant de quantifier de façon rigoureuse la dette climatique des pays riches et de s’assurer de son règlement. Gollier en renfort du CVF-V20 ?

Christian de Perthuis
Économiste

>> S’abonner à Politique étrangère <<