Cette recension a été publiée dans le numéro de printemps 2026 de Politique étrangère (n° 1/2026). Frédéric Munier propose ici une analyse croisée des ouvrages de François Heisbourg, Le suicide de l’Amérique (Odile Jacob, 2025, 176 pages) et d’Élisa Chelle, La démocratie à l’épreuve du populisme. Les leçons du trumpisme (Odile Jacob, 2025, 224 pages).

Ces deux ouvrages, malgré leurs différences d’approche, traitent au fond du
même sujet : la fin des États-Unis et du modèle américain, tels que nous les connaissions depuis 1945.
Pour François Heisbourg, le premier quart de ce siècle aura mené les États-Unis à une « faillite », entendons : la décomposition de l’empire américain. Cette situation présente tous les traits d’un paradoxe achevé. En effet, la fin de l’imperium ne procède ni d’une défaite ni d’un effondrement, mais bien de la volonté de l’exécutif – à commencer par Donald Trump, qualifié au passage de « vandale » – de déconstruire ce que ses prédécesseurs avaient établi et défendu. Pour Heisbourg, la manifestation de ce suicide a été le discours de J. D. Vance à Munich le 14 février 2025, dans lequel le vice-président n’a pas hésité à tacler les régimes démocratiques européens,
foulant aux pieds la confiance sur laquelle repose l’alliance transatlantique. Pour l’auteur, cette date « marque symboliquement le début de la phase aiguë du suicide de l’Amérique comme puissance impériale, suicide dont les causes sont d’abord américaines ».
François Heisbourg commence par évoquer les deux moments impériaux qui ont scandé l’histoire des États-Unis. Au XIXe et au début du XXe siècle, le premier empire américain était territorial ; il procédait de l’extension continentale du territoire national et d’une expansion dans l’espace caribéen. Le second moment impérial a débuté au lendemain de la Seconde Guerre mondiale : il s’appuyait moins sur des conquêtes et sur l’usage de la force que sur une « puissance structurelle » et un soft power qui ont permis à Washington de maîtriser des pans entiers de la planète au travers de normes, de valeurs partagées mais aussi d’alliances militaires dont les États-Unis étaient les garants.
Si la décomposition de l’empire américain a commencé avec l’invasion de l’Irak et le début de « guerres sans fin » au Moyen-Orient, c’est bien, pour Heisbourg, l’administration Trump qui s’ingénie à détruire les piliers sur lesquels reposait cet empire : retrait des institutions de gouvernance mondiale, fin des garanties de sécurité aux alliés de l’OTAN, ingérence dans les affaires européennes au profit de partis d’extrême droite, indulgence coupable vis-à-vis de la Russie, condamnation du libre-échange au profit d’une guerre commerciale permanente, menaces récurrentes sur les pays du continent américain au nom de la « défense hémisphérique », mépris du droit et recours systématique à l’intimidation et à la force. In fine, la défiance dans la parole américaine, devenue violente et égoïste, a achevé de transformer la puissance garante d’ordre en un porteur de chaos, pour le plus grand bénéfice de la Russie et de la Chine. Si Heisbourg pense qu’un sursaut européen est encore possible, c’est bien le pessimisme qui prévaut ici.
L’ouvrage d’Élisa Chelle constitue un pendant à celui d’Heisbourg. Là où le dernier guette les conséquences internationales de la politique américaine, le premier est une enquête sur la vague politique qui traverse les États-Unis : le populisme. Rejoignant Marc Lazar, pour qui « le populisme n’est pas un problème mais l’expression d’un problème », l’auteure estime que Trump et son administration ne sont pas « une anomalie qu’il suffirait d’évacuer pour retrouver le cours “normal” d’une histoire séculaire. Il traduit un changement profond des formes de représentation et de mobilisation électives ».
L’ouvrage analyse six « leçons » tirées de l’expérience trumpiste, avec l’idée que les États-Unis constituent un « laboratoire grandeur nature » des mutations affectant les démocraties occidentales. Y sont examinés le succès de Trump – en dépit ou cause de ses outrances –, l’affaiblissement d’une gauche dont le discours est décalé des attentes populaires, la revanche de l’argent – le populisme actuel est bien souvent un « populisme d’héritiers ». À chaque fois, Élisa Chelle dresse des parallèles avec la situation européenne, qui montrent les limites de l’idée d’une internationale populiste. Elle souligne en outre que la vague populiste n’est pas toute-puissante ; les contre-pouvoirs fonctionnent et limitent les ambitions de Trump, bien que celui-ci le nie.
On sort de la lecture de ces deux ouvrages avec le sentiment d’une mise en perspective salutaire du panorama politique et géopolitique actuel. On regrettera pourtant l’absence d’une véritable prise en compte de deux phénomènes qui sous-tendent la vague populiste actuelle : d’une part les externalités négatives d’une mondialisation qui a plus profité aux pays émergents qu’aux pays occidentaux ; d’autre part « l’accélération », au sens où l’entend Hartmut Rosa, qui explique largement la désaffection des électorats populaires pour le progressisme.
Frédéric Munier
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