Cette recension a été publiée dans le numéro de printemps 2026 de Politique étrangère (n° 1/2026). Stefano Ugolini propose ici une analyse de l’ouvrage de Matt Sekerke et Steve H. Hanke, Making Money Work: How to Rewrite the Rules of Our Financial System (John Wiley & Sons, 2025, 368 pages).

Cet ouvrage ne manque pas d’ambition : il se propose d’une part d’établir les fondations d’une nouvelle théorie néo-monétariste, de l’autre d’avancer des propositions pratiques de réforme de la régulation bancaire aux États-Unis. Hélas, la mayonnaise a du mal à prendre : après avoir tenté de digérer ces pages si denses, théoricien et régulateur resteront sans doute tous deux sur leur faim.

Pourtant, le volume s’ouvre sur des prémisses prometteuses : les auteurs critiquent à raison les microfondations fragiles des modèles macroéconomiques néo-keynésiens utilisés par les banques centrales ; ils plaident pour la réintégration de la dimension comptable dans ces modèles, afin de mieux appréhender les mécanismes de création monétaire. En effet, à la différence des autres organismes financiers, les banques ne sont pas des intermédiaires réinvestissant du capital emprunté : elles créent ex nihilo les dépôts qui figurent au passif de leur bilan.

Mais après avoir posé ces prémisses convaincantes, l’argument de Sekerke et Hanke devient vite moins probant. Ils expliquent que, depuis la crise de 2008, les banques états-uniennes ont prêté assez peu et perdu des parts de marché au profit d’autres acteurs. Pourquoi ? À cause des contraintes draconiennes mises en place par les régulateurs dans l’esprit des accords de Bâle III. Si cet assèchement des prêts bancaires n’a pas eu de retombée négative jusqu’à ce jour, c’est grâce à la surabondance des capitaux que certaines catégories d’épargnants (notamment les étrangers) ont décidé de placer sur le marché du pays. Mais avec le vieillissement rapide de ces épargnants, l’offre de capitaux va rapidement se tarir, ne permettant plus de faire face à une demande grandissante. Afin d’éviter la catastrophe imminente, la solution des auteurs consiste à revenir aux bons temps d’antan : encourager les banques à prêter davantage, en abolissant les contraintes de Bâle III et en restaurant la séparation nette entre activités de banque et activités de marché (maintenue jusqu’en 1999 par les lois Glass-Steagall).

Bien que reprenant des idées intéressantes, Making Money Work est un essai dont la limite principale est d’ordre épistémologique : du fait de sa nature hybride, l’ouvrage mobilise de manière interchangeable hypothèses théoriques, démonstrations empiriques et opinions personnelles, au point que le lecteur ne comprend jamais clairement si les auteurs sont en train de défendre la solidité de leur modèle néo-monétariste, la qualité de leur analyse du système financier des États-Unis, ou (plus prosaïquement) le bien-fondé de leur croisade contre la mise en oeuvre des accords de Bâle III.

Le lecteur étranger sera désarçonné par l’« universalisation » du très spécifique contexte états-unien, ainsi que par la conclusion assez hâtive que la séparation nette entre activités bancaires et activités de marché serait la panacée contre tous les maux. Si l’on peut partager le constat des auteurs selon lequel Bâle III crée un désavantage compétitif pour les banques face aux autres intermédiaires, on peut légitimement se demander si la solution ne consisterait pas à mieux réguler les marchés plutôt qu’à déréguler le secteur bancaire. Mais le retour au pouvoir de Donald Trump ayant désormais fait dérailler l’adoption de Bâle III aux États-Unis, Making Money Work pourrait déjà avoir perdu une bonne partie de sa raison d’être.

Stefano Ugolini

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