L’euro à l’épreuve de la crise des dettes souveraines

Article paru dans Politique étrangère n° 1/2012 et rédigé par Élie Cohen, économiste, directeur de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS). Parmi ses dernières publications : Penser la crise (Paris, Fayard, 2010).

Janvier 2009 : on célèbre les dix ans de la naissance de l’euro… et nul n’a le moindre doute sur la pérennité de la zone euro ; certains se plaisent même à rappeler les erreurs de prévision d’économistes américains comme Martin Feldstein qui, dans un accès visionnaire d’euroscepticisme, annonçait l’échec de l’euro, de la construction européenne et même la perspective d’un retour des guerres civiles européennes[1].
Dans le bilan fait par la Commission européenne comme par les observateurs à l’occasion de cet anniversaire, les réussites technique et politique sont unanimement vantées. Techniquement, le passage à l’euro s’est remarquablement déroulé, l’intégration financière du marché de gros a vite été acquise. Le marché des émissions obligataires libellées en euros a formidablement crû, permettant la constitution d’un marché profond et liquide. L’euro a rapidement gagné le statut de monnaie de réserve et de transaction alternative au dollar[2]. Il a fonctionné comme un bouclier pour les pays de l’Eurozone qui ont su résister aux crises des années 2000 (nouvelle économie, Bourse américaine, subprime). Tout au plus dénonce-t-on l’incomplétude du marché de détail des services financiers, les traditions nationales en matière de crédit à la consommation ou au logement paraissant offrir quelque résistance.
À la fin de l’année 2009, c’est la crise de la dette souveraine grecque. La crise gagne alors progressivement les pays périphériques de la zone euro, puis les pays du cœur malgré d’innombrables sommets « de la dernière chance », la mobilisation de moyens considérables et le franchissement de nombre de lignes rouges fixées par les traités. Pendant trois ans, l’édifice de la zone euro tremble sur ses bases et l’impensé commence à être pensé : la déconstruction de l’euro. Comment en est-on arrivé là ?

1. M. Feldstein, « EMU and International Conflict », Foreign Affairs, novembre-décembre 1997.
2. J. Pisani-Ferry et A. Posen, The Euro at Ten: The Next Global Currency?, Washington, DC, Peterson Institute for International Economics/Bruegel, juin 2009.

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La révolte en réseau : le « printemps arabe » et les médias sociaux

Article paru dans Politique étrangère n° 1/2012 et rédigé par David M. Faris, professeur adjoint de science politique à la Roosevelt University. Son ouvrage Dissent and Revolution in a Digital Age: Social Media, Blogging and Activism in Egypt (Londres, I.B.Tauris) paraîtra en septembre 2012.

La question du rôle des médias sociaux dans le « printemps arabe » est bien souvent traitée de manière caricaturale. Certains n’ont pas hésité à parler de « révolution Facebook », « révolution Twitter » ou « révolution WikiLeaks », présentant l’avènement du Web social comme la cause principale du déclenchement des révoltes. D’autres, au contraire, ont expliqué qu’Internet n’avait joué aucun rôle. La question des rapports entre médias sociaux et changement politique requiert une approche plus nuancée, se fondant plus spécifiquement sur les cas de l’Égypte et de la Tunisie. Avant de se focaliser sur le « printemps arabe », un détour par le mouvement de contestation en Iran en 2009 s’impose.

L’expérience iranienne de 2009 et ses premières leçons

L’expression « révolution Twitter » a émergé en 2009, au moment de la vague de protestation consécutive à la réélection du président Mahmoud Ahmadinejad. Au cours des premiers jours de la révolte, Twitter est devenu le moyen essentiel, pour les observateurs internationaux, d’obtenir des informations concernant les événements en Iran. L’activisme numérique d’un petit groupe de militants iraniens « tweetant » en anglais a poussé certains analystes à mettre sur le compte de Twitter l’organisation de la révolte elle-même et à présenter le site de microblogging comme l’unique moyen pour les Iraniens de se tenir au courant ce qui se passait. Or, les spécialistes de l’Iran se sont presque immédiatement opposés à l’idée de considérer le « mouvement vert» comme une « révolution Twitter ». Ils ont soutenu que la mobilisation autour de Mir Hossein Moussavi, candidat opposé au président sortant, était à mettre sur le compte d’une coalition antérieure, unissant organismes de la société civile et militants de l’opposition, dans le but de « chasser Ahmadinejad du pouvoir[1] ». D’autres ont souligné que l’étude des statistiques d’utilisation de Twitter en Iran ne permettait pas d’accréditer la thèse selon laquelle ce site serait à l’origine du soulèvement[2]. Enfin, la répression implacable du « mouvement vert » a conduit nombre d’observateurs à récuser non seulement le rôle de Twitter dans le pays, mais plus généralement sa capacité à être vecteur de changement politique dans des États autoritaires. Les événements d’Iran auraient ainsi « démontré à la fois le potentiel et les limites de la technologie libératrice[3] ». Certaines oraisons funèbres du « mouvement vert » laissaient transparaître une certaine satisfaction de la part de ceux qui avaient manifesté dès le début leur scepticisme quant à la capacité des médias sociaux à produire des changements politiques fondamentaux.
En 2010, dans la foulée de la répression en Iran, les thèses des sceptiques ont tenu le haut du pavé. Parmi les défenseurs de ces thèses, Evgeny Morozov[4] a acquis une visibilité particulière. Il n’a eu de cesse d’expliquer que les efforts de promotion des médias sociaux comme réponse aux frustrations démocratiques dans les pays autoritaires resteraient vains. Dans son ouvrage The Net Delusion[5], il écrit : « Espérer qu’il suffise d’ouvrir tous les réseaux […] pour rendre une transition vers la démocratie plus facile ou plus probable est illusoire[6]. » Dans la même veine, Malcolm Gladwell a expliqué, dans un article du New Yorker, que les médias sociaux ne pouvaient pas mener à des mobilisations de masse en raison de la faiblesse et de la volatilité des liens créés sur le Web[7]. Selon lui, les individus sont susceptibles de prendre des risques en voyant leurs proches faire de même, mais ils ne sauraient mettre leur vie en danger en suivant le seul exemple d’une lointaine connaissance rencontrée sur Internet. Les sceptiques expliquent également – et c’est une évidence – que d’un point de vue historique, l’absence de médias sociaux n’a pas empêché le déroulement de nombreuses révolutions. En 1979, des millions de personnes se sont mobilisées en Iran alors que Twitter n’existait pas. Deux ans plus tôt, les Égyptiens n’avaient pas eu besoin de pages Facebook pour descendre dans la rue et protester massivement contre l’augmentation du prix des denrées alimentaires. En d’autres termes, l’existence des médias sociaux n’est ni nécessaire, ni suffisante pour inciter à l’action collective dans les sociétés non démocratiques.
À la fin de l’année 2010, après le musellement du« mouvement vert » en Iran et alors que la situation des Droits de l’homme ne semblait guère s’améliorer en Égypte et en Chine, il était difficile de trouver le moindre exemple susceptible d’étayer la théorie du potentiel libérateur des médias sociaux. De fait, après quasiment une décennie d’activisme numérique, les blogueurs égyptiens n’avaient pas réussi à faire évoluer le régime. La contestation était bel et bien présente : de 2004 à 2010, les militants du groupe d’opposition Kefaya et leurs alliés dans la blogosphère égyptienne ont été à l’origine de centaines de manifestations dans les rues du Caire et d’autres villes d’Égypte[8]. On peut même dire qu’ils ont banalisé la pratique des manifestations pendant cette période, même si, à l’époque, la plupart des Égyptiens se contentaient d’observer prudemment et de loin. Ces militants-blogueurs ont également permis de faire éclater les plus importants scandales de la dernière décennie, dont des affaires d’agressions sexuelles au Caire en 2006 et de pratiques de torture dans les prisons. Toutefois, en dépit de l’existence de solides communautés d’activistes numériques qui utilisaient tous les moyens – de Flickr à Facebook en passant par Twitter – pour partager, témoigner et mobiliser, l’avenir de la démocratie égyptienne paraissait sombre. Et la succession d’Hosni Moubarak promise à son fils Gamal…

1. A. Afshari et G. H. Underwood, « The Green Wave », Journal of Democracy, vol. 20, n° 4, octobre 2009, p. 6-10.
2. E. Morozov, The Net Delusion: The Dark Side of Internet Freedom, New York, PublicAffairs, 2011.
3. L. Diamond, « Liberation Technology », Journal of Democracy, vol. 21, n° 3, juillet 2010, p. 69-83.
4. Evgeny Morozov est un jeune chercheur originaire du Belarus qui a notamment été « Yahoo! Fellow » à l’université de Georgetown (ndlr).
5. Cet ouvrage a fait l’objet d’une recension dans Politique étrangère, vol. 76, n° 4, hiver 2011 (ndlr).
6. E. Morozov, op. cit.
7. M. Gladwell, « Small Change: Why the Revolution Will Not Be Tweeted », The New Yorker, 4 octobre 2010.
8. R. El-Mahdi, « Enough! Egypt’s Quest for Democracy », Comparative Political Studies, vol. 42, n° 8, 2009, p. 1011-1039.

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Pourquoi les BRIC changent le monde

Cette recension d’ouvrage est issue de Politique étrangère (1/2012). Yannick Prost propose une analyse de l’ouvrage d’Alexandre Kateb, Les nouvelles puissances mondiales : pourquoi les BRIC changent le monde (Ellipses, 2011, 272 pages).

Les travaux sur les puissances émergentes connaissent une vogue certaine et, comme souvent dans les phénomènes de mode, le meilleur y côtoie le pire. L’ouvrage d’Alexandre Kateb se range dans la première catégorie, car l’auteur a tenté une synthèse aussi intelligente que difficile en s’appuyant sur une bibliographie honnête. Difficile parce qu’il faut bien avouer que le concept de BRIC (Brésil, Russie, Inde, Chine) est nébuleux. Les BRIC sont des puissances économiques en phase de rattrapage, comptant désormais parmi les dix ou douze premières puissances mondiales. Pour le reste, l’ensemble est hétéroclite. Toutefois, l’ouvrage parvient à mettre en lumière quelques convergences.
En premier lieu, l’émergence se caractérise par un type de développement qui remet en cause les préconisations du libéralisme économique. Si l’orthodoxie financière est généralement respectée, ces puissances se caractérisent par un fort interventionnisme étatique. Ce dernier s’exprime particulièrement en matière de politique industrielle, qui bénéficie d’une stratégie de « champions nationaux », grandes entreprises solidement tenues par les autorités nationales via des noyaux durs d’actionnaires et une réglementation protectrice contre une prise de contrôle par les étrangers. L’intérêt national primant celui des actionnaires privés, les groupes industriels peuvent mener une politique d’investissement à long terme. Enfin, une habile manipulation des taux d’intérêts et une politique bancaire prudente – les leçons de la crise de 1997-1998 ont été tirées – permettent de profiter d’une sous-évaluation des monnaies ou au moins de garantir la stabilité de celles-ci contre les spéculations.
Mais si le rattrapage industriel a été spectaculaire, ces économies pourraient peiner à franchir la frontière technologique : en effet, malgré d’importants investissements dans l’éducation, les BRIC rencontrent des succès mitigés dans l’économie de la connaissance. La faiblesse de la recherche fondamentale, un environnement intellectuel peu propice et un effort généralement insuffisant dans la recherche et développement (R&D) limitent la maîtrise de l’innovation. Le « Cyberabad » des informaticiens indiens ne doit pas faire illusion : il n’exerce guère d’effet d’entraînement sur le reste de l’économie du pays. Toutefois, ces pays ont pris conscience de leurs lacunes et réalisent déjà des percées sur quelques niches.
Ces puissances économiques abritent des sociétés encore marquées par les vestiges du sous-développement ou d’une mauvaise adaptation à la modernité démocratique : bien que la proportion de pauvres ait baissé, le niveau de vie moyen demeure modeste. Ces sociétés, entrées en transition démographique ou l’ayant achevée, doivent encore gérer l’exode rural ou faire face au déclin démographique (Russie). Le système de protection sociale demeure lacunaire et faible et les très fortes inégalités sociales suscitent des questions sur la stabilité politique à moyen terme. Enfin, les dommages causés à l’environnement présentent des défis considérables.
Puissances émergentes, les BRIC sont également des sociétés en transition : régimes autoritaires (Chine, Russie) ou sociétés conservatrices dominées par des castes (Inde, Brésil), elles peinent à accepter les standards occidentaux de l’état de droit et de la démocratie. Le Brésil se détache peut-être du groupe : n’ayant pas subi de subordination récente à l’Occident, il semble moins marqué par le nationalisme et le besoin de revanche sur les pays du Nord. Toutefois, ces politiques étrangères convergent pour remettre en cause le statu quo post-guerre froide régissant le système international : remise en cause de la domination occidentale, de l’ingérence dans les affaires intérieures des États et de l’unipolarisme présumé des États-Unis.
Un nouvel équilibre des forces, source de définition d’un nouvel ordre mondial ? Pas certain, car les BRIC ne sont ni un groupe cohérent, ni une force d’entraînement des pays du Sud. Non, au fond, les BRIC incarnent une vision du monde westphalienne, face à laquelle l’Europe se trouve bien désarmée.

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