[Les grands textes] L’Algérie ou les faux dilemmes (Jacques Berque, 1956)

Jacques Berque, orientaliste né en Algérie en 1910, est élu au Collège de France en 1956, date à laquelle il publie cet article dans Politique étrangère. Il y esquisse des pistes permettant d’empêcher l’escalade de la guerre d’Algérie qui fait alors rage. Il plaide pour une reconnaissance par la France de la « vocation nationale » de l’Algérie. La France assurerait la phase transitoire permettant d’organiser « les structures propres à sauvegarder la cohabitation et la coopération » de tous les habitants d’Algérie.

 

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La crise algérienne divise là France entre partisans de la violence ou de la négociation. On nous propose de combattre sans nous dire en vue de quoi, ou de traiter sans dire sur quoi. Sans doute, ces incertitudes traduisent-elles une juste émotion. Vous optez pour l’une ou pour l’autre attitude, selon qu’en vous prévaut l’horreur de l’attentat ou celle de la répression. Vous optez aussi entre deux raisons, mais ce ne sont que deux instincts : celui de préserver, sur cette terre algérienne, ce que nous y avons mis de notre être, ou celui d’approuver, dans l’adversaire du moment, l’élan vers cette liberté qui nous tient, en quelque sorte, par obligation de famille. De façon plus calculée, les uns pensent que la force, les autres que la concession sera plus propre à « sauver ce qui peut être sauvé ». Ces attitudes sont toutes deux légitimes. Je ne leur reproche pas d’être contradictoires, de se laisser dominer à l’excès par la tendance ou l’événement. Je ne veux les juger et, partant, décider entre elles que sur l’argument de leur adhérence au réel, donc de leur valeur constructive.

L’Algérie, vue de près, est chose vivante et vivace. Une chose sans commune mesure avec l’expérience coloniale s’y consomme. Une synthèse y est en marche. On ne sait ce qui viendrait s’y substituer si l’ordre français venait à disparaître. Le spectacle de certains autres pays n’est pas, il faut le dire, rassurant à cet égard. Voilà ce que ressentent, d’emblée, le jeune soldat, convié à des risques sans panache ; le fonctionnaire, syndic aliste d’origine, socialiste et antimilitariste de jadis. Ils se laissent, au bout de peu de temps, convertir par Alger à ce qu’ils y constatent : à tout le moins une existence qui a le mérite d’exister. Dans la lutte, un vieil esprit de conquête se réveille. Au mieux, on se dit qu’en toute hypothèse il faut défendre la jeune fille sur le pas des portes, le consommateur des petits bars ; qu’il faut que les trains arrivent et que les écoles fonctionnent. La « présence » de l’Algérie est assez puissante pour former (ou déformer) en quelques mois l’intellectuel métropolitain. Cette « présence » est un fait, qu’une rapide association d’idées identifie à la prépondérance française. Et voilà comment on passe à la répression. On ne cherchera plus qu’à prolonger ce siècle de prépondérance, mais sans savoir vers quoi, ni comment. Et de justes sensations vous mènent à l’absurde. L’un se réclame, paradoxalement,du collège unique qui submergera les non-musulmans ; l’autre promet le rétablissement de la démocratie après la répression. Démocratie dont le premier geste serait d’exiger cette indépendance que vous voulez exclure.

Ce que je trouve sous ces arguties peu convaincantes, c’est un recours à l’élémentaire : instinct de conservation, respectable en soi ; préférence donnée aux faits, même iniques, sur l’inconnu : et sans doute serait-elle valable si elle tablait sur tous les faits à la fois. Chez les insurgés, même recours à l’élémentaire. Le terrorisme n’est pas seulement l’arme de ceux qui manquent d’aviation. Il n’est pas seulement l’accompagnement — hélas combien attendu ! — de toute révolte rustique. II est aussi descente dans les profondeurs : ces môles antiques de cruauté ne sont jamais très loin tains en Afrique du Nord. Ils resteront toujours sous-jacents à la civilisation tant qu’une éducation des masses ne les aura pas définitivement abolis. Le moment n’est pas venu de chercher le responsable. Car les responsabilités remontent très haut dans le temps. Elles tiennent non seulement aux carences du dernier siècle, mais à certains traits, d’une certaine histoire, dans un certain pays. Quoi qu’il en soit, la lutte pour l’émancipation devient guerre sainte. L’avancement, le laïcisme tellement remarquables des Algé riens — leur privilège dans le monde de l’Islam — s’oblitèrent. Leur république combat avec les méthodes des Chouans plus qu’avec celles des Bleus.

C’est que le nationalisme a dû, dans l’exaltation du combat, et aussi du fait des conditions inhérentes au pays, rappeler ses démons. Nous, les nôtres. Ce sont des alliés déformants. Entre la revendication politique et le ressentiment barbare qui la soutient, entre le droit français et la violence qui le protège, personne plus, au fond, ne distingue. Le primitivisme l’emporte. De part et d’autre, le recours à ces «démons», dont parlait Dostoïewski, ensanglante et déshonore le débat.

De ces excès rivaux, l’horreur est si forte que vous ne pouvez en détourner votre regard. Personne, ou presque personne, dans l’opinion, n’ose affronter ensemble les deux réalités. Celui qui dénonce, justement, des excès policiers oublie de parler des explosions d’un dimanche après-midi. Et vice versa. Chaque camp fait circuler, en France comme à l’étranger, ces photographies que nous dirions sadiques si elles ne reflétaient une trop concrète réalité. Une vague de sentiment submerge l’option réfléchie. Elle vous entraîne aux dilemmes mortels : tuer ou partir, exterminer ou être exterminé, dompter sauvagement ou perdre l’Algérie. Lorsque l’on en arrive à ces dilemmes, il n’y a plus de solution escomptable. Un flot animal submerge non seulement les combattants de la base, mais, corrélativement, suscite, chez les dirigeants, une lutte de traquenards, de coups de tête, d’invectives.

Je ne renvoie pas les adversaires dos à dos. Ce serait prétention inhumaine, honteuse. Il ne peut y avoir, dans cette guerre, d’ « au-dessus la mêlée ». J’ai, comme tout autre, mon choix, qui m’engage. Mais ne pouvons-nous surmonter la passion ? Ne pouvons-nous revendiquer les droits de l’analyse ? Sauvons-nous un instant de ce bain dans l’élémentaire, de ce bain de sang et de boue, pour essayer de voir clair.

A bien examiner ce siècle — et plus — de construction franco-algérienne, on s’avise que la personnalité de ce pays était depuis longtemps entrée dans les mœurs. Seulement, cette reconnaissance ne valait que pour une classe de « prépondérants », composée surtout d’Européens d’origine et de leurs associés musulmans. L’idée d’une synthèse en cours, d’une entité en marche, a plus ou moins consciemment dominé toutes les évolutions depuis au moins un demi-siècle. Certes, on n’en tirait pas les conséquences : assimilation, par exemple, bien qu’on s’en réclamât. Et encore moins l’idée d’une émancipation fût-elle lointaine.

Mais, d’après le statut lui-même, le seul jeu des promotions sociales devait, à brève ou longue échéance, faire passer dans le « premier collège », de citoyenneté plénière, tout le contenu du « second collège ». Cette perspective, encore que rarement envisagée de front, ressort impérieusement des textes. Ce qui se profilait au terme, c’était une « collectivité », métropolitaine certes, mais dominée de plus en plus par des éléments d’origine arabe ou berbère. On ne sait si le législateur avait dans l’esprit une telle échéance : elle découle en tout cas de son texte et l’on pourrait même, avec le secours de la démographie et de la statistique, lui fixer un terme approximatif.

En somme, bien que le législateur et, mieux encore, l’instinct français eussent impérieusement tenu à préserver, sur le plan gouvernemental, l’initiative métropolitaine, ils avaient reconnu ce particularisme du pays ; et si, dans le dernier stade, ce particularisme sauvegardait, par des mécanismes fort complexes, la prédominance de l’élément français d’origine, ou présumé assimilable, il laissait prévoir à terme que celui-ci serait tôt ou tard submergé par l’évolution. L’Algérie passerait alors — à bien regarder les choses — sous une gestion à prépondérance musulmane.

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[Revue des livres] La politique internationale de la Chine : entre intégration et volonté de puissance

Article issu de Politique Etrangère volume 75, n°4, paru le 7 janvier 2011, portant sur l’ouvrage La politique internationale de la Chine : entre intégration et volonté de puissance, de Jean-Pierre Cabestan (Presse de Sciences Po, 2010, 464 pages). L’article qui suit a été rédigé par John Seaman, assistant de recherche à l’Ifri.

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Jean-Pierre Cabestan propose ici une réflexion de qualité sur un sujet trop souvent traité de manière polémique, ou dominé par des analyses anglo-saxonnes ou américaines.

L’étude cherche à comprendre avant tout dans quelle mesure les transformations, notamment économiques et sociales, de la Chine ces dernières décennies déterminent la politique étrangère et de sécurité du pays. Trois questions principales orientent cette réflexion : pourquoi la Chine a-t-elle modifié sa politique internationale, à quel degré, et jusqu’à quel point cette politique est-elle cohérente ? L’analyse retrace d’abord l’évolution de la politique étrangère et de sécurité chinoise depuis le lendemain de Tiananmen en 1989, examinant les lignes de force actuelles de cette politique, entrouvrant légèrement la boîte noire des principaux acteurs de la décision en Chine. Dans un deuxième temps, l’auteur étudie concrètement les relations entre la Chine et ses principaux partenaires, en premier lieu les États-Unis. Bien que l’entreprise dépasse sans doute les limites d’un seul ouvrage, les problématiques principales sont présentes et bien analysées.

Un des points forts de l’analyse est le débat interne autour de la politique étrangère en Chine. L’auteur expose à plusieurs reprises la diversité des points de vue chinois les plus influents. Les grands débats portent en réalité sur la transformation de la politique étrangère chinoise depuis la fin des années 1990. L ’approche visant à l’émergence d’un monde multipolaire et plaçant la Chine en position d’antithèse de la puissance américaine est progressivement reléguée au second plan. Non sans débat, les dirigeants du pays finissent par juger la stratégie d’opposition frontale avec les États-Unis contre-productive. En 1999, la Chine s’est ainsi engagée dans un vif débat, en apparence ouvert, autour de sa stratégie internationale, impliquant à la fois les principaux décideurs et les centres de recherche en matière de politique étrangère et de sécurité. Cet échange favorisait, en 2000-2001, l’émergence de nouvelles orientations visant à adoucir les tensions avec les principaux partenaires de la Chine et à mieux intégrer le pays dans le système international. La nouvelle approche mettait en avant le multilatéralisme et une stratégie plus indirecte à l’encontre de la puissance américaine et pour la défense des intérêts essentiels de la Chine. Mais le débat s’est poursuivi tout au long de la décennie, comptant parmi ses victimes la stratégie d’« ascension pacifique », laissant place à une diplomatie de bon voisinage, à la notion d’« harmonie » et à la mise en valeur du soft power chinois.

L ’auteur atteste cependant que la transformation entreprise à partir de 2000-2001 n’est qu’un changement tactique, qui vise avant tout à apaiser les critiques de l’étranger et à permettre l’approfondissement de l’influence internationale de la Chine. Le régime demeure fondamentalement inchangé et sa stratégie de moyen terme (2040-2050) reste, selon l’auteur, le rétablissement du pays non pas comme une mais comme la grande puissance mondiale. La « grande duplicité » de la politique internationale chinoise n’est pas tenable à terme, et l’auteur annonce des relations plus tendues, voire conflictuelles, entre la Chine et le reste du monde dans les années à venir.

 

[Articles récents] La diplomatie d’Obama à l’épreuve du Web 2.0 (J. Nocetti)

Article issu de Politique Etrangère volume 76, n°1, paru le 21 mars 2011, rédigé par Julien Nocetti, chercheur associé à l’Ifri depuis septembre 2009, où il travaille sur la politique de la Russie au Moyen-Orient et la gouvernance de l’Internet. Il a publié en avril 2011 « e-Kremlin » : pouvoir et Internet en Russie.

 

 

L’Administration Obama entend restaurer l’image internationale des États-Unis. Elle utilise pour ce faire, au service de ses démonstrations diplomatiques, toutes les potentialités des nouveaux médias, tout en développant un discours liant le Web à la promotion de la démocratie. Le bilan de ces choix peut paraître mitigé : Internet joue sans nul doute un rôle politique croissant mais les régimes autoritaires peuvent eux aussi s’adapter à la nouvelle réalité numérique.

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L’Administration Obama est arrivée au pouvoir avec un sens aigu du potentiel des « nouveaux médias » et des outils du Web 2.0. Pour cette dernière, l’ère du numérique transforme la pratique de la diplomatie. Le Web, et les réseaux sociaux tout particulièrement, sont perçus comme des outils diplomatiques à part entière. Ils sont utilisés dans le double objectif de soutenir la politique d’engagement conduite par l’exécutif américain et d’accompagner la démocratisation de pays avec lesquels Washington entretient des relations complexes.

En effet, dans un contexte de montée en puissance de la société civile, de mondialisation de l’opinion et d’essor sans précédent des nouvelles technologies liées à Internet, l’Administration Obama entend redonner à la « marque États-Unis » le pouvoir d’attraction perdu avec l’aventurisme de l’Administration Bush. Dans le même temps, les décideurs américains ont développé une approche qui fait du Web une technologie s’accordant avec les normes et valeurs que cherchent à promouvoir les États-Unis dans le monde. La liberté d’Internet est ainsi l’un des axes majeurs de la politique extérieure de l’Administration Obama.

 

COMMUNIQUER : VERS UNE DIPLOMATIE PUBLIQUE 2.0

Créer les réseaux appropriés pour exercer une influence sur les débats et décisions de politique étrangère est désormais vital. Les nouvelles technologies de l’Internet constituent, à cet effet, une opportunité nouvelle et démultiplicatrice.

Réactualiser la diplomatie publique des États-Unis

Les initiatives de l’Administration Obama se fondent sur plusieurs constats : l’image désastreuse des États-Unis, en particulier dans le monde arabo-musulman, la montée en puissance de la société civile, la mondialisation de l’opinion et l’essor sans précédent des nouvelles technologies liées à Internet. S’ajoute à ces facteurs le fait que le modèle de diplomatie publique classique est dépassé face à l’explosion des moyens de communication.

Impact sur les opinions publiques étrangères

L’arrivée de B. Obama à la Maison-Blanche s’est accompagnée d’une volonté d’accroître la crédibilité et l’autorité morale des États-Unis aux yeux des populations étrangères. Reconquérir les populations ne signifie pas seulement être populaire, même si cela peut aider à atteindre des objectifs de politique étrangère ou à enrayer une opposition active. Le but consiste bien à être plus influent, et donc plus efficace, à moindre coût. L’expansion des technologies de l’information et de la communication a renforcé la visibilité des opinions publiques. Les nouveaux médias et technologies informatiques, comme les réseaux sociaux et les téléphones portables avec accès à Internet, ont transformé les dynamiques de communication et d’interaction à travers le globe et ont ouvert de nouvelles opportunités d’influence et d’action à l’échelle mondiale (H.C. Dale, Public Diplomacy 2.0: Where the US Government Meets “New Media”, Washington DC, The Heritage Foundation, 2009).

Les technologies numériques ont ainsi des répercussions sur la manière dont les populations peuvent être impliquées dans les débats : Internet est un outil de diffusion de l’information d’une portée nouvelle, en même temps qu’il permet à un nombre croissant d’individus de se faire une opinion sur des événements et des problématiques indépendants de la politique des États. Internet facilite donc le débat politique (i.e. communiquer des idées en vue d’influencer une politique) à un degré lui aussi inédit, d’autant que les acteurs non étatiques se veulent plus influents en matière de politique étrangère.

Priorité au monde arabo-musulman

L’un des premiers défis de l’Administration Obama a été de restructurer les relations avec le monde arabo-musulman, grandement détériorées depuis les échecs stratégiques de Washington en Irak et en Afghanistan, et du fait de son incapacité à résoudre le conflit israélo-palestinien et à satisfaire la « rue arabe » (K. Lord, M. Lynch, America’s Extended Hand: Assessing the Obama Administration’s Global Engagement Strategy, Washington DC, Center for a New American Security, 2010). Le nouvel effort s’appuie sur le constat que les relations des États-Unis avec 1,4 milliard de musulmans de la planète ne peuvent plus être définies sous le seul prisme de la lutte antiterroriste. Le nouveau président souhaitait ainsi signaler une véritable rupture par rapport à l’ère Bush et redéfinir ses relations avec une nouvelle génération de jeunes musulmans. À cet égard, son discours du Caire en juin 2009, qui a suscité l’attention de la communauté internationale, annonçait symboliquement une nouvelle diplomatie publique américaine. L’ensemble des grandes agences gouvernementales ont contribué à son élaboration puis à sa diffusion : Conseil de sécurité national, et surtout département de Planification politique du Département d’État. Des consultants ont livré leur point de vue ; et l’effet sur les attitudes et les opinions dans les pays ciblés a soigneusement été évalué à l’avance. Le discours a été diffusé en 13 langues par les sites de réseaux sociaux (Facebook, Twitter, MySpace, YouTube), ainsi que les podcasts (en raison des restrictions du Smith-Mundt Act de 1948 qui interdit la propagande vers les citoyens américains et à l’instar de tous les produits de la diplomatie publique américaine, cette initiative du Département d’Etat s’est exclusivement adressée aux audiences étrangères). La Maison-Blanche a également lancé une discussion internationale sur Facebook qui a rassemblé plus de 20 millions d’internautes du monde arabe et reçu en réponse des textos postés sur le portail officiel America.gov en arabe, persan, ourdou et anglais.

Smart power et « connectivité »

Les initiatives de l’Administration Obama en matière de diplomatie publique s’appuient sur un corpus élaboré au cours du second mandat de G. W. Bush. À cet égard, les think tanks réputés proches du Parti républicain ont massivement contribué au débat sur l’interaction entre Web et diplomatie publique (en 2010, la New America Foundation a organisé plusieurs manifestations sur le sujet. Citons « Does the Internet Favor Dictators or Dissenters? », Washington, 21 mai 2010 ; « Decoding Digital Activism », Washington, 15 juillet 2010. Les centres de recherche des grandes universités sont eux-aussi très présents dans le débat, citons le Berkman Center for Internet & Society (Harvard), l’Institute for Public Affairs and Global Communication (George Washington University), ou le Miller Center of Public Affairs (University of Virginia).

Très clairement, le « tournant » technologique adopté par la diplomatie américaine trouve une partie de ses racines dans le concept de smart power médiatisé par Hillary Clinton lors de son discours d’investiture devant la commission des Affaires étrangères du Sénat, en janvier 2009. Il s’agit pour les États-Unis de combiner un hard power lié à leur prédominance économique et militaire au soft power que leur confèrent une image améliorée, la séduction de leur prospérité et de leur mode de vie, le succès de leurs produits culturels, leurs valeurs universelles et une approche plus multilatérale des relations internationales, le tout étant véhiculé par les nouveaux outils technologiques. H. Clinton ne faisait là pourtant que reprendre un concept analysé et promu par les auteurs du rapport de la commission du Center for Strategic and International Studies (CSIS) sur le smart power. Après sa nomination au poste de sous-secrétaire d’État à la Diplomatie et aux Affaires publiques, Judith A. McHale, ancienne présidente-directrice générale de Discovery Communications, mettait clairement l’accent, devant le Sénat en mai 2009, sur l’effet potentiel des avancées en matière de communication sur la diplomatie publique américaine (J. McHale, « Senate Foreign Relations Committee Confirmation Hearing », 13 mai 2009).

Au-delà de cette attention au smart power dans la doctrine de politique étrangère, le concept de connectivité structure également le rapport de l’Administration Obama à sa diplomatie publique. Ce concept est l’œuvre d’Anne-Marie Slaughter, directeur de la Planification politique (et co-responsable de la Quadrennial Diplomacy and Development Review, sensiblement équivalente au Livre blanc sur la politique étrangère française) au Département d’État. Selon elle, la connectivité, autrement dit la faculté d’agir en réseaux, constituera la mesure de la puissance au XXIe siècle (A.-M. Slaughter, « America’s Edge: Power in the Networked Century », Foreign Affairs, vol. 88, n° 1, 2009). L’État disposant du plus grand nombre de connexions sera l’acteur central, à même d’imposer l’agenda international et de susciter une innovation et une croissance durables. En se positionnant comme la nation la plus connectée, comme un hub informationnel et idéologique, les États-Unis tentent donc de concevoir une diplomatie adaptée à l’ère de la mondialisation des réseaux et du Web.

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[Revue des livres] Il n’y aura pas d’Etat palestinien (Z. Clot, 2010)

Article issu de Politique etrangère, volume 76, n° 1, paru le 21 mars 2011, portant sur l’ouvrage Il n’y aura pas d’État palestinien. Journal d’un négociateur en Palestine, de Ziyad Clot (Paris, Max Milo, 2010, 288 pages). L’article qui suit a été rédigé par Denis Bauchard, conseiller pour le Moyen-Orient à l’Ifri.

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Au-delà d’un titre en apparence provocateur, cet ouvrage a un double mérite : celui d’être un témoignage et aussi une réflexion originale sur les perspectives de paix entre Israël et les Palestiniens. Français d’ascendance palestinienne par sa mère, Ziyad Clot vient pour la première fois, à l’âge de 30 ans, à la recherche de ses racines en Israël et dans les territoires palestiniens. À Ramallah, il devient, à sa demande, conseiller juridique chargé du dossier des réfugiés, dans l’équipe de négociation – la Negociations Support Unit (NSU) – placée auprès de Saeb Erekat, négociateur en chef de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP).

C’est là le témoignage de quelqu’un qui découvre une réalité qu’il ne connaissait que de l’extérieur : Haïfa et les traces de son passé familial, les contrôles renforcés à l’aéroport lorsqu’on a un prénom à consonance arabe, les check points qui quadrillent la Cisjordanie, mais aussi la chaleur des contacts humains, y compris entre Arabes et juifs. C’est aussi un témoignage de l’intérieur sur le fonctionnement de l’équipe de négociation, avec parfois des jugements sévères sur le manque de préparation des positions avant les rencontres avec la délégation israélienne, le complexe d’infériorité des négociateurs palestiniens, leur désarroi, le manque de coordination entre responsables, leur tropisme américain, accentué depuis la disparition de Yasser Arafat. À cet égard, quelques pages révélatrices méritent d’être lues sur la façon dont S. Erekat, de peur de déplaire à ses interlocuteurs américains, évite de s’engager dans la tentative de l’Union européenne (UE), sous présidence française, de relance du processus de paix. Z. Clot porte un jugement désabusé sur la façon dont les négociations sont menées, notamment sur la question des réfugiés qu’il suit plus spécialement. Plus généralement, il est très critique à l’égard d’un processus de paix qualifié de « spectacle », de « farce » ou d’« écran de fumée ». Il est vrai que le constat sur le suivi de la conférence d’Annapolis est accablant : sur aucun sujet – réfugiés, Jérusalem, colonies, tracé des frontières – n’apparaît le moindre rapprochement. L’arrivée de l’Administration Obama ne modifie pas la donne, même si le nouveau président, dans son discours du Caire de juin 2009, exprime une empathie réelle à l’égard de la situation des Palestiniens. Pour l’auteur, « l’approche de l’Administration Obama n’est pas fondamentalement différente de celle de George W. Bush. Ses limites sont strictement identiques : incapacité à stopper la colonisation israélienne et refus de considérer le Hamas comme un partenaire de négociation. »

Devant cette situation de blocage et la diminution progressive du territoire d’un éventuel État palestinien, l’auteur estime que la solution des deux États n’est plus possible, constat de plus en plus partagé – même si la communauté internationale, y compris officiellement Israël et l’Autorité palestinienne, estime qu’il s’agit de la seule solution possible. On peut craindre que Z. Clot n’ait raison. Dans ces conditions, quels sont les scénarios possibles ? L’auteur en voit trois : le prolongement de la situation actuelle, celle de la « gestion d’un conflit de basse intensité » accompagnée de la poursuite de la colonisation ; la perspective de l‘expulsion des Arabes, israéliens comme palestiniens, des Territoires, demandée ouvertement par certains partis ; la création d’un État binational avec reconnaissance de droits égaux entre juifs et musulmans. L’auteur estime que « la solution de l’État unique s’impose en raison, et en fait ». Il est clair qu’une telle option ne peut être que récusée par Israël qui entend s’affirmer comme État juif ; la deuxième solution est naturellement inacceptable par la communauté internationale ; quant à la première, celle du fait accompli, apparemment favorable à l’extension du contrôle israélien sur la Cisjordanie, ne risque-t-elle pas à terme de conduire Israël dans le mur ? L’État hébreu peut-il assurer sa pérennité sans résoudre la question palestinienne ? Ehoud Olmert en était conscient lorsqu’en 2007, il déclarait, en ayant à l’esprit l’évolution démographique respective des Arabes et des juifs sur l’ensemble de ce que Z. Clot nomme « Israeltine » : « Si un jour la solution des deux États doit s’effondrer, et que nous devons faire face à une lutte pour l’égalité des droits de vote comme en Afrique du Sud, alors dès que cela se produira l’État d’Israël sera terminé ». L’avenir reste incertain et tout peut arriver. L’expérience prouve, comme conclut l’auteur, que « l’Histoire […] est souvent l’objet de coups d’accélérateur renversants. Les murs tombent parfois sans prévenir. Autant s’y préparer. »

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