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Les Etats face au Web : entretien croisé

Julien Nocetti et Séverine Arsène répondent à trois questions en exclusivité pour politique-etrangere.com. Vous pourrez les rencontrer à l’occasion de la conférence « Politique du Web et Web politique : les médias sociaux font-ils la loi ? » le 18 septembre à la Cantine.
Julien Nocetti est chercheur associé au centre Russie/NEI de l’Ifri.

Séverine Arsène est docteur en science politique de l’Institut d’études politiques (IEP) de Paris et est l’auteur d’Internet et politique en Chine (Karthala, 2011).

De quelle manière le Web a-t-il modifié le rapport entre les autorités russes et chinoises et leurs sociétés respectives ?

Séverine Arsène : Depuis une dizaine d’années, Internet a permis à de nombreux citoyens de contourner la censure pour défendre leurs droits. Désormais, étouffer complètement un scandale n’est plus une option pour les autorités. Elles doivent donc se montrer réactives et rendre des comptes beaucoup plus sérieusement qu’auparavant.
Cela a conduit le pouvoir à établir de nouvelles stratégies de communication. Internet n’est pas seulement censuré en Chine. Il est aussi utilisé comme outil de surveillance des problèmes sociaux, afin de détecter au plus tôt les crises et de les désamorcer en désignant quelques coupables. En complément, la propagande s’est aussi adaptée à Internet, prenant des formes beaucoup plus subtiles comme les célèbres contributeurs payés 50 centimes pour publier des commentaires favorables au régime (le « 50 cents party« ).
Au travers de ces transformations, on voit émerger une nouvelle doctrine sur le pouvoir chinois. Il s’agit de justifier l’autorité du parti communiste par sa capacité à prendre en compte l’opinion publique qui s’exprime en ligne, à détecter les conflits sociaux et à les régler efficacement. Au travers de sa gestion d’Internet, le parti revendique ainsi une légitimité technocratique, qui remplace la souveraineté populaire par l’efficacité technique et la modernité technologique.

Julien Nocetti : De nombreux citoyens russes se sont engouffrés dans la brèche créée par le Web pour à la fois y trouver des informations alternatives aux médias traditionnels, contrôlés par l’État, et dénoncer les abus des autorités, des scandales environnementaux aux affaires de corruption.
La différence majeure avec la Chine est que les autorités russes n’exercent pas de censure du Web « à la chinoise », où les autorités pratiquent un filtrage très sophistiqué des moteurs de recherche et réseaux sociaux avec la contribution du secteur privé. Le pouvoir privilégie des formes indirectes de contrôle — le trolling de blogs d’opposants — alliées à des moyens plus classiques d’intimidation physique.
Dans la Russie de 2012, le Web joue un rôle de « chaînon » entre une société qui réclame davantage de transparence et de dignité et une classe dirigeante qui n’hésite plus à afficher son cynisme, comme l’a révélé le « passage de témoin » entre Dmitri Medvedev et Vladimir Poutine en septembre 2011. En quelque sorte, le Web révèle l’érosion du contrat social poutinien. Il permet donc aux citoyens de « suivre à la trace » leurs gouvernants en leur demandant des comptes. Ce renouvellement, profond, des modalités de l’action collective illustre un tournant dans la vie politique russe.

Pourquoi seuls les internautes russes et chinois font-ils exception à l’adoption massive de réseaux sociaux occidentaux comme Facebook ?

SA : Dans le cas de la Chine, la réponse la plus évidente est celle de la censure. Facebook est bloqué depuis des années par le célèbre « grand pare-feu » chinois et il faut disposer d’un VPN ou savoir utiliser un proxy pour y accéder. Les internautes chinois se tournent donc vers une offre chinoise qui est plus facilement accessible, avec des sites comme Renren, qui est une copie de Facebook, ou d’autres réseaux sociaux.
Mais le blocage n’est sans doute pas la seule raison qui explique le succès des services chinois par rapport aux services occidentaux. D’abord, il y a la question de la langue. Les réseaux sociaux nécessitent une masse critique d’utilisateurs, mais le très grand nombre de locuteurs chinois sur Internet est largement suffisant pour créer des communautés vivaces. De plus, les sites chinois ne se contentent pas de copier les services occidentaux, ils s’adaptent aux spécificités du marché local, avec des services souvent plus ludiques et des possibilités accrues de personnalisation (pensons à l’univers tout à fait unique créé autour de la messagerie instantanée QQ). Ainsi, même lorsqu’ils ont le choix, les internautes chinois ne se tournent pas systématiquement vers des services occidentaux. Google, par exemple, n’avait pas pu gagner plus de 20 à 25% de parts de marché face à son concurrent Baidu.

JN : Dans le cas de la Russie, la raison principale tient à la spécificité de la langue russe. Caractères cyrilliques obligent, le RuNet est culturellement isolé par des barrières linguistiques naturelles. Cette forme d’hermétisme a pu contribuer au succès des acteurs locaux du Web, qui ont su s’adapter à merveille à ces particularismes et proposer des contenus richement adaptés à l’univers linguistique russe, c’est-à-dire en mettant l’accent sur ce qui est important pour l’utilisateur local.
Ainsi, des acteurs locaux dominent les services de moteurs de recherche, de réseaux sociaux (Vkontakte, Odnoklassniki) et de messagerie (Mail.ru). Yandex – le Google russe, avec près de 65 % de parts de marché en Russie – a été créé un an avant le géant californien… Les acteurs russes sont arrivés sur le marché russe avant les géants occidentaux du Web.

Peut-on parler de « nationalisation » de l’espace numérique russe et chinois ?

SA : La censure et la préférence des internautes pour des sites en chinois, adaptés à leurs goûts, contribuent certainement à créer un espace numérique propre. Mais cet espace n’est pas si isolé qu’il y paraît. Les internautes chinois ont accès à la plupart des sites d’information étrangers en ligne, et beaucoup d’articles sont traduits par des sites d’information chinois. Les médias taiwanais et hong-kongais sont aussi très consultés. Surtout, de nombreux contenus culturels « globalisés » circulent sur la toile chinoise à la faveur du piratage, tout particulièrement les séries télévisées américaines et la musique pop américaine, coréenne ou japonaise. Les internautes chinois sont très attachés au fait qu’Internet constitue une ouverture sur le monde, et le fait de fournir une telle ouverture constitue aussi pour le pouvoir chinois une manière de se légitimer.
Au demeurant, les dernières prises de position du gouvernement chinois sur la gouvernance mondiale d’Internet semble montrer qu’il ne se dirige pas vers une stratégie de clôture d’un « territoire numérique » chinois. Certes la Chine défend l’idée d’une souveraineté numérique qui lui permettrait de mieux contrôler ce qui se passe sur le Web chinois, mais en même temps, elle cherche à créer les conditions d’une expansion de l’influence chinoise sur Internet, par exemple en maîtrisant une plus grande part du système d’allocation des noms de domaine. Il ne s’agit donc pas de nationaliser l’espace numérique chinois, mais de créer les conditions d’existence d’un Web chinois ouvert sur le monde et favorable aux intérêts du pays.

JN : Il y a, chez une partie de la classe dirigeante russe, une réelle crainte quant au potentiel déstabilisateur du Web sur la « souveraineté nationale ». Au cours du dernier cycle électoral, les déclarations de hauts responsables russes, assimilant le Web à un « agent du département d’État » américain et sous-entendant un contrôle accru sur le RuNet, ont pu faire croire à une nationalisation en marche du Web russe. D’autant que ces trois dernières années, le projet de créer un moteur de recherche d’État et le lancement d’un nom de domaine en cyrillique ont participé à la structuration du Web comme « espace national », les internautes russophones du monde entier se retrouvant au sein d’un même « monde russe » transposé sur les réseaux.
Cela étant, comme en Chine, les internautes russes sont friands de contenus (jeux, films, musique, etc.) venant de l’Occident. Les autorités laissent faire, considérant d’une certaine manière le Web comme un nouvel « opium du peuple » qui détournerait les citoyens de la politique. Les récents événements politiques tendent à nous faire nuancer cette approche…

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France Culture parle de PE 2/2012

France Culture a convié deux auteurs de Politique étrangère 2/2012 à venir évoquer le dossier « Internet, outil de puissance ».

Écoutez Julien Nocetti (auteur de « Russie : le Web réinvente-t-il la politique ? ») dans l’émission de Xavier de La Porte, « Place de la Toile » :

À écouter également, Marc Hecker (auteur de « Les armées doivent-elles craindre les réseaux sociaux ? ») dans l’émission de Frédéric Martel, « Soft Power » ( à 32′) :

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Edito PE 2/2012 : Gouvernance d’Internet et Géopolitique asiatique

Éditorial (2-2012) de Dominique David, rédacteur en chef de Politique étrangère

Deux espaces de notre temps se partagent cette livraison de Politique étrangère. L’un, bien réel, définira demain en large part l’avenir économique et politique de la planète : l’Asie. L’autre, que les générations descendantes qualifient encore de « virtuel », est aussi réel et pèse tout autant sur l’avenir : le cyberespace et sa composante première, Internet. Sans doute ces deux espaces englobent-ils, avec le champ des échanges financiers, les dynamiques majeures de recomposition de notre monde.
Au cœur de l’Asie : l’inconnue chinoise. Outre les interrogations sur la pérennité de sa croissance et ses éventuels cahots politiques internes, c’est la capacité de la Chine à maîtriser ses propres errances internationales qui est en cause : son poids même ne rend-il pas l’action chinoise contradictoire, et le mastodonte peut-il se faire aussi léger, aussi conciliant qu’il le prétend ? Quel effet ces errances, ces contradictions peuvent-elles avoir sur la région et sur les grands partenaires de Pékin ? Et au-delà sur le monde ? On sait que la Chine pèse bien au-delà de l’Asie : sur les approvisionnements énergétiques, sur le système financier mondial, sur l’organisation des échanges commerciaux… et sur la stratégie de la première puissance du monde, les États-Unis. Une stratégie qui pose problème à des Européens parfois dépités de la rétraction de la puissance américaine qui suit les échecs de l’ère Bush et inquiets de son indéniable réorientation en direction de l’Asie.
Certes, la Chine n’est pas seule en Asie. Mais l’Inde, sa puissance réelle et ses stratégies restent remarquablement mal connues en Occident, spécialement de ce côté-ci de l’Atlantique. Le pays n’est souvent analysé qu’en « contre » de Pékin, qu’en instrument d’une nouvelle diplomatie américaine dans la région. New Delhi a pourtant mis en œuvre depuis la fin de la guerre froide des stratégies régionales discrètes et fines qui l’installent comme joueur de plein exercice bien au-delà de l’Asie du Sud, comme élément décisif des recompositions présentes.
L’espace asiatique abrite peut-être l’« usine du monde » ; mais aussi un des laboratoires du monde de demain. On tente de s’orienter, dans le présent numéro, dans le lacis des acteurs et l’enchevêtrement des organisations intergouvernementales que recèle l’Asie : un défi non négligeable pour des esprits occidentaux que rassurent d’abord les concepts de gouvernance pyramidale… Mais ce modèle articulé d’organisations spécialisées correspond sans doute à la complexité, à la subtilité d’un vaste espace où les sous-régions se rapprochent sans se confondre, où les future n’évoquera que de loin un ordonné concert des nations. L’Asie s’occupe à inventer un monde qui ne ressemblera pas au nôtre, même s’il en reprend quelques logiques – par exemple celle des accumulations d’armements.

***

Qu’Internet soit un objet politique, nul n’en doute. Il organise, désorganise, structure – mais autour de quelles logiques ? – nos sociétés. Il joue ici ou là un rôle non négligeable de mobilisation sociale, comme l’ont montré les soulèvements arabes. Il s’est développé selon des logiques propres, des modes de gestion transnationaux particuliers, qui retiennent l’attention de tous ceux qui s’intéressent à l’émergence d’une nouvelle gouvernance internationale. Il est utilisé par les États dans la gestion de leur propre espace politique – comme le rappellent les exemples russe et chinois présentés dans ce numéro. Il est aussi utile pour affirmer la présence internationale et l’action diplomatique des États (les États-Unis ont eu le mérite de le comprendre avant d’autres).

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Pourquoi les BRIC changent le monde

Cette recension d’ouvrage est issue de Politique étrangère (1/2012). Yannick Prost propose une analyse de l’ouvrage d’Alexandre Kateb, Les nouvelles puissances mondiales : pourquoi les BRIC changent le monde (Ellipses, 2011, 272 pages).

Les travaux sur les puissances émergentes connaissent une vogue certaine et, comme souvent dans les phénomènes de mode, le meilleur y côtoie le pire. L’ouvrage d’Alexandre Kateb se range dans la première catégorie, car l’auteur a tenté une synthèse aussi intelligente que difficile en s’appuyant sur une bibliographie honnête. Difficile parce qu’il faut bien avouer que le concept de BRIC (Brésil, Russie, Inde, Chine) est nébuleux. Les BRIC sont des puissances économiques en phase de rattrapage, comptant désormais parmi les dix ou douze premières puissances mondiales. Pour le reste, l’ensemble est hétéroclite. Toutefois, l’ouvrage parvient à mettre en lumière quelques convergences.
En premier lieu, l’émergence se caractérise par un type de développement qui remet en cause les préconisations du libéralisme économique. Si l’orthodoxie financière est généralement respectée, ces puissances se caractérisent par un fort interventionnisme étatique. Ce dernier s’exprime particulièrement en matière de politique industrielle, qui bénéficie d’une stratégie de « champions nationaux », grandes entreprises solidement tenues par les autorités nationales via des noyaux durs d’actionnaires et une réglementation protectrice contre une prise de contrôle par les étrangers. L’intérêt national primant celui des actionnaires privés, les groupes industriels peuvent mener une politique d’investissement à long terme. Enfin, une habile manipulation des taux d’intérêts et une politique bancaire prudente – les leçons de la crise de 1997-1998 ont été tirées – permettent de profiter d’une sous-évaluation des monnaies ou au moins de garantir la stabilité de celles-ci contre les spéculations.
Mais si le rattrapage industriel a été spectaculaire, ces économies pourraient peiner à franchir la frontière technologique : en effet, malgré d’importants investissements dans l’éducation, les BRIC rencontrent des succès mitigés dans l’économie de la connaissance. La faiblesse de la recherche fondamentale, un environnement intellectuel peu propice et un effort généralement insuffisant dans la recherche et développement (R&D) limitent la maîtrise de l’innovation. Le « Cyberabad » des informaticiens indiens ne doit pas faire illusion : il n’exerce guère d’effet d’entraînement sur le reste de l’économie du pays. Toutefois, ces pays ont pris conscience de leurs lacunes et réalisent déjà des percées sur quelques niches.
Ces puissances économiques abritent des sociétés encore marquées par les vestiges du sous-développement ou d’une mauvaise adaptation à la modernité démocratique : bien que la proportion de pauvres ait baissé, le niveau de vie moyen demeure modeste. Ces sociétés, entrées en transition démographique ou l’ayant achevée, doivent encore gérer l’exode rural ou faire face au déclin démographique (Russie). Le système de protection sociale demeure lacunaire et faible et les très fortes inégalités sociales suscitent des questions sur la stabilité politique à moyen terme. Enfin, les dommages causés à l’environnement présentent des défis considérables.
Puissances émergentes, les BRIC sont également des sociétés en transition : régimes autoritaires (Chine, Russie) ou sociétés conservatrices dominées par des castes (Inde, Brésil), elles peinent à accepter les standards occidentaux de l’état de droit et de la démocratie. Le Brésil se détache peut-être du groupe : n’ayant pas subi de subordination récente à l’Occident, il semble moins marqué par le nationalisme et le besoin de revanche sur les pays du Nord. Toutefois, ces politiques étrangères convergent pour remettre en cause le statu quo post-guerre froide régissant le système international : remise en cause de la domination occidentale, de l’ingérence dans les affaires intérieures des États et de l’unipolarisme présumé des États-Unis.
Un nouvel équilibre des forces, source de définition d’un nouvel ordre mondial ? Pas certain, car les BRIC ne sont ni un groupe cohérent, ni une force d’entraînement des pays du Sud. Non, au fond, les BRIC incarnent une vision du monde westphalienne, face à laquelle l’Europe se trouve bien désarmée.

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