L’exception tunisienne

Cette recension d’ouvrage est issue de Politique étrangère (1/2015). Yves Aubin de La Messuzière propose une analyse de l’ouvrage de Nicolas Beau et Dominique Lagarde, L’Exception tunisienne. Chronique d’une transition démocratique mouvementée (Seuil, 2014, 204 pages).

L’ouvrage de Nicolas Beau et Dominique Lagarde, bons connaisseurs de la Tunisie contemporaine, est bienvenu pour rendre compte de la seule expérience réussie des printemps arabes. Les auteurs reviennent dans un premier chapitre sur la journée du 14 janvier 2011 qui a vu la fuite du président Zine El-Abidine Ben Ali, dans des conditions qui conservent une part de mystère. L’ex-dictateur gardait-il l’espoir d’un retour rapide pour rétablir l’ordre ? L’effondrement de l’appareil sécuritaire sur lequel reposait le régime le rend vite impossible.

Ce livre d’histoire immédiate retrace les presque quatre années de transition, souvent heurtées mais préservées des tragédies qui marquent encore d’autres États arabes en révolte, de la Libye à la Syrie. La longue maturation vers la démocratie de la Tunisie, qui a ouvert la voie des révoltes dans le monde arabe, est clairement retracée d’un chapitre à l’autre, de la république thermidorienne à la transition inachevée. Les pages consacrées au parti islamo-conservateur Ennahda éclairent le lecteur sur les ambiguïtés de la formation de Rached Ghannouchi, vainqueur de l’élection de l’assemblée constituante en octobre 2011. La première force politique du pays n’a pas su maîtriser sa victoire et a succombé dans un premier temps à la domination hégémonique, pour finalement prendre le parti de s’effacer début 2014. Repli tactique, selon les auteurs, afin d’éviter un scénario à l’égyptienne marqué par l’éviction et l’interdiction du mouvement des Frères musulmans porté au pouvoir par les urnes.

C’est surtout la revanche de la société civile, dans ses différentes composantes, qui est soulignée. Est justement mis en valeur le poids de la centrale syndicale historique, l’Union générale des travailleurs tunisiens (UGTT), qui s’impose en médiateur dans les périodes de grandes tensions. Il en va de même pour la Ligue tunisienne des droits de l’homme, l’Ordre national des avocats et même l’Union tunisienne de l’industrie, du commerce et de l’artisanat. Avec l’UGTT, ces trois organisations ont formé, selon l’expression des auteurs, le « quartet » qui va piloter le dialogue national jusqu’en 2014. Le rôle des femmes tunisiennes pendant la révolution et durant les phases les plus délicates de la transition aurait sans doute mérité un chapitre spécifique : on leur doit en effet la préservation du statut personnel le plus avancé dans le monde arabe.

Un développement est consacré à la diplomatie française, qui ne fut certes pas au rendez-vous de l’histoire lors de l’émergence des révolutions arabes. Mais il aurait fallu davantage souligner l’engagement, depuis 2012, de la France aux côtés de la Tunisie : Paris demeure le premier partenaire de cette dernière, et surtout son meilleur avocat auprès de l’Europe et des instances financières internationales.

L’ouvrage souligne en conclusion les défis auxquels sera confronté le nouveau pouvoir : la situation économique, le chômage des jeunes, le développement de la « Tunisie des oubliés », ainsi que la sécurité dans un environnement instable, du fait du chaos libyen. La Tunisie nouvelle a une obligation de réussite, pour elle-même et pour d’autres pays arabes engagés dans des transitions.

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