La question sécuritaire en Tunisie : trois questions à Mourad Chabbi

Depuis le renversement du président Ben Ali en 2011, la Tunisie doit faire face à de nombreux problèmes, issus notamment de ses rapports avec les autres institutions sécuritaires, des conséquences de l’effondrement libyen ou encore des menaces djihadistes. Mourad Chabbi, auteur de l’article « Armée et transition démocratique en Tunisie » paru dans le numéro de printemps 2015 (1/2015) de Politique étrangère, a accepté de répondre à trois questions en exclusivité pour politique-etrangere.com.

 

Beji_Caid_Essebsi

À quelles menaces sécuritaires la Tunisie doit-elle faire face en 2015 ?

Le Président tunisien Beji Caid Essebsi a été récemment intronisé Président de la République tunisienne dans le contexte mouvementé de ce pays. La Tunisie traverse actuellement une passe difficile car les défis sont nombreux et complexes. Trafics de toutes sortes, dissémination des armes légères, terrorismes, problèmes de migration mais également ingérences étrangères pèsent actuellement sur la sécurité de la Tunisie. L’armée peine à réduire les maquis présents sur certains points du territoire et celle-ci, peu préparée à la lutte contre le terrorisme, doit désormais composer avec le terrorisme urbain.

Dans les régions intérieures du pays, souvent marginalisées, les habitants connaissent la pauvreté et la précarité de l’emploi ce qui pousse nombre d’entre eux à profiter de la porosité des frontières avec, quelquefois, une certaine complaisance des autorités locales. Cette situation de vulnérabilité rend urgente une solution négociée et concertée car ces derniers temps, le spectre d’un rapprochement entre crime organisé, contrebande et terrorisme semble se préciser.

Si la frontière avec l’Algérie est pratiquement sécurisée grâce à une coopération commune très étroite, la surveillance efficace de la frontière avec la Libye requiert des moyens considérables trop onéreux pour les maigres finances tunisiennes. La Tunisie n’est pas à l’abri de la déstabilisation du pays voisin ce qui aurait une incidence certaine sur sa frontière et sa sécurité. Quelque 1,5 million de Libyens, ainsi que de nombreux réfugiés provenant de pays d’Afrique subsaharienne, ont trouvé refuge en Tunisie, et un afflux supplémentaire de réfugiés risquerait de voir la situation économique tunisienne se dégrader encore davantage. Les autorités libyennes ne sont aucunement en mesure de contenir et de combattre les implantations terroristes sur leurs territoires. Le risque de contagion reste grand dans la mesure où la frontière avec la Tunisie demeure perméable. Cette perméabilité ouverte aux influences extérieures de toutes sortes (politico-religieuses, sociétales, économiques…) n’incite malheureusement pas les Libyens à une solution négociée.

La présence de nombreux Tunisiens ayant rejoint les groupes terroristes en Libye fait peser une menace de premier ordre sur la Tunisie. Suite aux attentats du 18 mars 2015 dernier au Musée du Bardo, le chef de la brigade militaire Okba Ibn Nafaâ, Khaled Hamadi Chaieb – alias Lokman Abou Sakhr –, responsable de la branche tunisienne d’AQMI, a été éliminé. Cette action a provoqué une vengeance immédiate par l’intermédiaire d’une attaque coordonnée de grande ampleur le 7 avril 2015 contre des militaires dans la région de Kasserine (5 morts et 7 blessés). Si la Tunisie a attribué l’attentat terroriste du Musée du Bardo à la branche tunisienne d’AQMI, l’État Islamique en revendique la paternité. D’ailleurs, le numéro 8 de la revue en langue anglaise de l’État Islamique, Dabiq, met en couverture la mosquée de Kairouan couplée à une entrevue du djihadiste franco-tunisien Boubaker el-Hakim, ce qui semble accréditer le fait que l’État Islamique entend désormais cibler la Tunisie, et plus particulièrement la réussite de son processus démocratique, par l’intermédiaire des nombreux Tunisiens actuellement présents en Libye. Les révélations sur l’existence d’un terrorisme issu de l’intérieur ont en effet choqué en Tunisie et font désormais craindre aux autorités tunisiennes de nouvelles attaques à l’approche de la nouvelle saison touristique. Dans le même ordre d’idées, le ministère des affaires religieuses tunisien a entamé une procédure qui devrait voir le retour sous son autorité de près de 187 mosquées dites « anarchiques » qui échappent encore au contrôle de l’État (sur un total de 5 100 mosquées).

De quels moyens disposent les principales institutions chargées d’assurer la sécurité en Tunisie ?

À l’instar de nombreux pays, la Tunisie dispose de plusieurs corps spécialisés en charge de la sécurité du pays. Ainsi, la police, la garde nationale et l’armée disposent chacune de leurs propres services de renseignement et de leurs propres unités d’interventions spécialisées. Si, lors des premières attaques terroristes perpétrées à l’encontre des forces de sécurité, la Tunisie a pu pâtir de la dissolution du département de la sécurité du territoire aux ordres de l’ancien régime, la création récente d’une agence des renseignements et de la sécurité pour la défense, au mois de novembre 2014 (décrets n° 2014-4 208 du 20 novembre 2014 et n° 2014-4 209 du 20 novembre 2014), devrait contribuer à pallier ce déficit. Cette structure est en charge de la coordination des renseignements et doit permettre une identification et une analyse des menaces rencontrées par la Tunisie dans le spectre d’une approche sécuritaire globale. Cette dernière comprend notamment la mise en place pour la période 2014-2018 d’une nouvelle stratégie nationale sur la sécurité informatique en charge de la surveillance de l’internet tunisien en général (sites, forums) regroupant l’ensemble des ministères régaliens (défense, intérieur, justice, finances, affaires étrangères). Ces nouvelles entités devraient normalement et prochainement bénéficier d’une loi organique sur la lutte contre le terrorisme et le blanchiment d’argent. Elle sera votée par les députés tunisiens et devra permettre d’apporter à la Tunisie pour l’ensemble du corps sécuritaire en charge de la lutte antiterroriste un arsenal juridique conforme aux respects des Droits de l’Homme.

Concernant les moyens humains déployés, près de 10 000 recrutements supplémentaires (3 500 pour le ministère de l’Intérieur, 500 pour les institutions carcérales et 7 000 dans l’armée) ont été annoncés pour les différentes institutions sécuritaires par le ministère des Finances pour l’année 2015. Ces effectifs nouveaux viendront s’ajouter aux 130 000 hommes toutes branches confondues (93 000 pour le ministère de l’Intérieur et 35 000 pour le ministère de la Défense) affectés à la sécurité du territoire. Quant aux moyens financiers, le budget de l’État tunisien pour 2015 verra les budgets de la Défense et du ministère de l’Intérieur représenter à eux deux près de 15 % de l’ensemble. Ce budget sera de l’ordre de 1,23 milliard d’euros pour le ministère de l’Intérieur, et de 838 millions d’euros pour le ministère de la Défense, dont 234 millions consacrés à l’achat d’équipements nouveaux. Pour rappel, le budget du ministère de la Défense tunisien était de 542,90 millions d’euros en 2013 et de 678 millions d’euros en 2014.

Comment la communauté internationale peut-elle aider la Tunisie à renforcer sa sécurité ?

Si la Tunisie est confrontée à l’impératif sécuritaire, ses défis sont également d’ordre socio-économiques. Les avancées manifestes en matière des Droits de l’Homme et des libertés n’ont pas apporté aux Tunisiens une amélioration de leur quotidien. Pire, l’instabilité économique (inflation importante, tourisme en recherche d’un souffle nouveau, panne d’investissement, croissance en berne) et sociale (grèves et revendications multiples, aggravations des inégalités territoriales) conjuguée à l’insécurité des frontières, accroît le désenchantement général. Dans le domaine de l’industrie extractive (phosphates et hydrocarbures) la reprise se fait attendre ce qui obère gravement le champ des possibilités (liquidités et marges de manœuvre) pour le gouvernement tunisien. Le manque d’horizon professionnel et d’avenir se pose pour beaucoup de jeunes, diplômés ou non (800 000 chômeurs dont 250 000 diplômés de l’enseignement supérieur), poussant certains d’entre eux à épouser des causes utopistes. Ainsi, il apparaît nécessaire de s’interroger sur les moyens d’aider l’économie tunisienne à redémarrer car cette relance serait synonyme d’un véritable ballon d’oxygène pour ce pays. La relance économique paraît indispensable à une amélioration de la situation. Pour rappel, lors du sommet du G8 de Deauville en 2011, la Tunisie avait présenté un plan de développement économique et social évalué à 125 milliards de dollars dont 100 milliards à la charge de la Tunisie. La communauté internationale était donc sollicitée pour les 25 milliards restants, à acquitter sur cinq années. Or, les promesses n’ont pas été tenues, et la nouvelle invitation faite à la Tunisie pour le prochain sommet du G8 (devenue G7 depuis l’exclusion de Moscou en mars 2014 après l’annexion de la Crimée), qui aura lieu les 7 et 8 juin 2015 en Allemagne, risque de déboucher sur le même constat.

Cet état de fait oblige donc la Tunisie à une coopération économique et sécuritaire tous azimuts dans un contexte régional marqué par la montée du péril djihadiste. Dès lors, parmi les différentes mesures que la Communauté internationale pourrait apporter à la Tunisie figurent :

  • Des appuis économiques et financiers multiples (partenariats privilégiés, libre-échange, incitations à l’investissement) à même de permettre à la Tunisie une marge de manœuvre économique (et donc sécuritaire) plus grande ;
  • Une accentuation accrue du partage de renseignements aux niveaux techniques et opérationnels ;
  • La mise en place d’une forme de retex (retour d’expérience) au profit des forces de sécurité spécialisées. Les armées européennes (notamment française), américaine et algérienne bénéficient d’un savoir-faire très important dans le domaine de la guerre asymétrique et de la lutte contre le terrorisme. La Tunisie a initié une véritable réforme d’apprentissage et d’amélioration de ses savoirs pour ses forces spécialisées. Récemment, la Belgique a entrepris l’envoi d’un détachement du Special Forces Group (SFG) dans le cadre d’une mission d’instruction au profit des unités tunisiennes du Groupement des Forces Spéciales (GFS). Considéré comme parmi les meilleurs au monde, le détachement belge profiterait en retour d’une expérience en combat désertique, assurée par l’armée tunisienne ;
  • L’encouragement d’initiatives similaires à celles proposées par les États-Unis, la France et les Émirats Arabes Unis : faire de la Tunisie un allié majeur non-membre de l’OTAN (proposition américaine) et la soutenir avec des moyens matériels spécifiques (France et Émirats Arabes Unis). L’éventualité de la formalisation d’un accord stratégique de la Tunisie avec les États-Unis permettrait à ce premier d’accéder à un statut comparable à celui de la Jordanie, du Maroc ou de l’Égypte. Il pourrait ainsi bénéficier du programme militaire américain Foreign Military Sales (FMS) ;
  • L’appui financier aux initiatives algéro-tunisiennes et tuniso-libyennes de lutte contre la précarité des populations vivant dans les zones frontalières par le biais de zones spécifiques de libre-échange.

Pour être acceptées par l’ensemble des parties en Tunisie, ces mesures ne devront pas contraindre Tunis à la dépendance d’une assistance sécuritaire d’un État ou d’une institution particulière, au détriment d’une partie de sa souveraineté.

Auteur

Mourad Chabbi est docteur en science politique de l’université Jean-Moulin Lyon-3 et chercheur associé à l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire (IRSEM).

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