Le Jihadisme des femmes

Cette recension a été publiée dans le numéro d’hiver de Politique étrangère (n° 4/2017). Marc Hecker, rédacteur en chef de Politique étrangère et chercheur au Centre des études de sécurité de l’Ifri, propose une analyse de l’ouvrage de Fethi Benslama et Farhad Khosrokhavar, Le Jihadisme des femmes. Pourquoi ont-elles choisi Daech ? (Seuil, 2017, 112 pages).

Fethi Benslama et Farhad Khosrokhavar sont deux chercheurs connus pour leurs travaux sur la radicalisation. Le premier est professeur de psychopathologie à l’université Paris-Diderot, le second directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS). Dans ce court ouvrage, ils cherchent à croiser la vision du psychanalyste et du sociologue pour tenter de « détecter des passerelles entre faits psychiques et faits sociaux ». Leur objectif est de mieux comprendre le phénomène du djihadisme féminin. Pour ce faire, ils ont collecté des données – soit directement (entretiens, consultations cliniques), soit indirectement (ouvrages, articles de presse) –, sur une soixantaine de cas.

Sur 5 000 Européens ayant rejoint Daech en Syrie et en Irak, environ 10 % sont des femmes. La proportion est plus élevée chez les Français : fin 2015, 220 Françaises avaient rejoint l’organisation terroriste, soit approximativement 35 % des ressortissants français alors présents dans les rangs de l’État islamique (EI). Un tiers de ces femmes se seraient converties à l’islam. La plupart proviennent des classes moyennes. Seule une minorité est originaire des banlieues.

Les deux chercheurs s’évertuent à étudier le rapport des femmes djiha­distes à la mort, au religieux, à la sexualité, ou encore à la famille. Ils établissent des catégories qui montrent que tous les profils ne se ressemblent pas : certaines poursuivent un idéal romantique, d’autres fuient un traumatisme (violences familiales, agressions sexuelles), une minorité veut prendre les armes ou perpétrer des attentats, etc. Ces femmes savent pertinemment qu’en rejoignant Daech elles ne seront pas considérées comme égales aux hommes : elles dénoncent le concept d’égalité entre les sexes, et perçoivent l’émancipation des femmes dans les pays occidentaux comme une hypocrisie. Elles mettent au contraire en avant la notion de complémentarité hommes/femmes.

Ainsi, nombre de Françaises ayant rejoint Daech affirment fièrement leur statut d’épouses de combattants et de mères de « lionceaux du califat ». Si la polygamie est érigée en règle dans les territoires contrôlés par Daech, les femmes tendent aussi à se marier plusieurs fois en raison du fort taux de décès chez les hommes. Benslama et Khosrokhavar écrivent : « Le père est potentiellement un martyr à venir produisant de futurs orphelins. La cité du jihad est une fabrique de pères morts et de mères polyandriques. »

En définitive, il n’y a pas de réponse simple à la problématique de la radicalisation des femmes. Les deux chercheurs s’opposent à ceux qui offrent des explications réductrices. Ils dénoncent par exemple l’approche sectaire, selon laquelle les femmes se feraient « laver le cerveau » par des recruteurs. À cet égard, ils affirment que la théorie de l’embrigadement relève d’une « posture victimaire souvent adoptée pour nier les motivations inconscientes qui amènent quelqu’un à faire des choix pour lesquels il est responsable ». Ils évoquent également le débat entre Gilles Kepel et Olivier Roy, soulignant qu’« il y va dans le djiha­disme autant de la radicalisation de l’islam que de l’islamisation de la radicalité ». À défaut d’offrir des solutions, Benslama et Khosrokhavar démontrent au moins la complexité du problème. Une complexité telle qu’elle continue de laisser perplexe…

Marc Hecker

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