La diplomatie n’est pas un dîner de gala

Cette recension a été publiée dans le numéro d’été de Politique étrangère (n° 2/2018). Dominique David, conseiller du président de l’Ifri, propose une analyse de l’ouvrage de Claude Martin, La diplomatie n’est pas un dîner de gala. Mémoires d’un ambassadeur (Éditions de l’Aube, 2018, 952 pages).

Il n’est sans doute pas de plus beau compliment pour un diplomate : Claude Martin fait aimer les pays auxquels il a voué sa vie ; et il fait aimer… les diplomates.

L’amour premier, c’est bien sûr la Chine, trente années durant dans sa vie de diplomate, du plus modeste poste au plus grand (du service militaire au poste d’ambassadeur, en passant par celui de directeur d’Asie du Quai). Ce livre est d’abord un long chant d’admiration, et on devrait dire de tendresse, d’un « amoureux discret de la Chine, attentif à ses bruits, à ses silences, à ses odeurs, à tout ce qui la rendait délicieuse, et que je ne souhaitais ni déranger, ni changer, ni voir disparaître ».

Les innombrables déplacements – autorisés ou non – de Claude Martin dans les profondeurs du pays rendent précieuses entre toutes ses impressions et analyses. Il assiste sur place aux plus grands bouleversements : révolution culturelle, retour de Deng Xiaoping, tragédie de Tien An Men, montée en puissance du pays. À chaque étape, le plaidoyer est clair : valoriser la carte qu’a donnée à Paris la reconnaissance précoce du général de Gaulle ; comprendre le pays, le respecter dans ses logiques sans affecter de croire que la diplomatie doit incarner la lutte du Bien contre le Mal ; prendre en compte son poids nouveau dans tous les domaines, du politique au culturel.

Au titre d’une vision constante sur plusieurs décennies, l’ambassadeur épingle les hésitations et parfois les incohérences d’une diplomatie française qui se soucie peu d’un pays trop lointain et mal compris, et oscille entre l’administration de leçons de morale et l’obsession boutiquière mal placée (voir l’épisode des ventes d’armes à Taïwan). Et il nous rappelle fort utilement que Pékin a, dès les années 1970, attendu qu’émerge une puissance européenne susceptible de rééquilibrer les rapports de force dans le monde, attente toujours déçue.

Claude Martin nous convaincrait que les diplomates en général et les ambassadeurs en particulier servent toujours à quelque chose à l’époque d’internet et des tweets : passeurs, connaisseurs, conseillers, négociateurs, ces diplomates qui s’attachent à l’objet – étrange, étranger – de leur métier sont les éléments essentiels de l’organisation des équilibres entre les intérêts divergents des États, et des peuples. Hors de la Chine, dans d’autres postes prestigieux – Claude Martin le démontrera au service du Cambodge –, il fut un élément essentiel, encore que frustré in fine, des négociations de sortie de guerre du pays ; au service de la construction européenne, et comme ambassadeur au long cours – neuf ans – en Allemagne.

Gaulliste d’ancienne et stricte obédience, Claude Martin constatera dans ses divers postes « européens » que la construction relancée dans les années 1990 ne peut qu’échouer, trop étendue, trop ignorante des intérêts contradictoires des États membres (et au premier chef victime des ambiguïtés britanniques). Et la narration de son expérience dans son dernier poste d’ambassadeur à Berlin nous vaut de remarquables commentaires sur les relations franco-allemandes et leur place décisive dans les manœuvres européennes.

Ce livre se lit d’un trait comme un – gros – roman de notre temps, oscillant entre une belle tendresse pour le monde – comment oublier le son du er hu dans la nuit pékinoise ? – et la rassurante méchanceté de certains portraits : les diplomates ne sont pas que miel et cocktails.

Dominique David

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