Mauvais juif

Cette recension a été publiée dans le numéro de printemps de Politique étrangère (n°1/2020). Samuel Ghilès-Meilhac propose une analyse de l’ouvrage de Piotr Smolar, Mauvais juif (Éditions des Équateurs, 2019, 208 pages).

Enquête de généalogie politique familiale, souvenirs et analyses d’un correspondant de presse à l’étranger, réflexions identitaires intimes : trois ouvrages s’emboîtent pour former Mauvais juif.

Le premier tisse les liens et les ruptures entre Hersh Smolar le grand-père, Aleksander le père, et le fils auteur du livre. Hersh, intellectuel et membre de mouvements de jeunesses communistes yiddishophones d’Union soviétique, s’engage dans la résistance juive armée du ghetto de Minsk pendant la Seconde Guerre mondiale. Écrivain et poète d’un monde multilingue englouti par le nazisme, il aura tenté de toutes ses forces de rester fidèle au régime communiste de la Pologne après 1945. Mais cette fragile condition ne résiste pas longtemps. En 1968, son fils Aleksander, étudiant fougueux qui croit aux promesses de liberté du Printemps polonais, est rattrapé par la répression politique et le retour de l’antisémitisme d’État. Le grand-père finit par s’installer en Israël en 1971. Il y écrit ses mémoires en yiddish, publiées dans les années 1980. Piotr Smolar s’adresse directement à lui, et certains chapitres, comme des lettres post mortem à un aïeul dont il cherche à comprendre la vie et les choix, sont parmi les plus belles pages du livre.

Piotr Smolar a été correspondant du Monde à Jérusalem de 2014, été de la guerre de Gaza entre Israël et le Hamas, à 2019. Poste exposé, où chaque mot, chaque tournure de phrase publiés peuvent alimenter toutes récriminations et insultes dorénavant possibles en un clic par le biais des réseaux sociaux. L’intime et le professionnel se mêlent dans ce pays où son grand-père a vécu sans jamais s’enraciner. Le journaliste, qui ne parle pas l’hébreu et n’a pas eu d’éducation religieuse juive, relate ses impressions sur cette société qui n’est pas la sienne, mais pour laquelle il ressent des moments d’attachement, une empathie inquiète teintée d’étrangeté.

L’affaiblissement du discours libéral et démocratique israélien rend l’identification au pays de plus en plus difficile. L’admiration de Smolar pour les Israéliens minoritaires qui continuent de croire à une issue diplomatique du conflit, à la fin de l’occupation et de la colonisation des territoires palestiniens est forte. Sa plume détaille la beauté des paysages entre Méditerranée et Jourdain. Sans naïveté, il décrit ses rencontres avec des officiels du Hamas qui tiennent d’une main de fer une bande de Gaza à la dérive. Les mots choisis sont précis, nuancés, justes. L’auteur revient sur les choix de son grand-père et de son père, mais aussi de sa sœur qui a renoué les fils de sa polonité par un engagement artistique dans une Pologne du xxie siècle où s’entrechoquent les thèmes du livre : les mémoires de la Shoah et du communisme, la pente illibérale, et la vigueur d’un nationalisme ombrageux.

Smolar interroge ces choix en miroir des siens. Il relit d’un œil critique ses textes passés, et c’est une force du livre, comme lorsqu’il rappelle ses articles du Monde de 2006, alors qu’il couvrait l’enlèvement puis l’assassinat d’Ilan Halimi par le « gang des barbares », reconnaissant qu’il n’avait pas voulu voir toute la dimension antisémite du crime (« de toute mon âme, à l’époque, je refusais d’admettre qu’une digue avait sauté »). Une lucidité réflexive rare en un temps où les certitudes proclamées valent convictions.

Un livre qui sait trouver un ton juste et une écriture captivante.

Samuel Ghilès-Meilhac

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