Cette recension a été publiée dans le numéro d’hiver 2025 de Politique étrangère (n° 4/2025). Alain Antil, directeur du Centre Afrique subsaharienne de l’Ifri, propose ici une analyse de l’ouvrage d‘Ousmane Ndiaye, L’Afrique contre la démocratie. Mythes, déni et péril (Riveneuve Éditions, 2025, 172 pages).

Ousmane Ndiaye suit depuis plusieurs décennies, comme journaliste et essayiste, la trajectoire politique de nombreux pays francophones d’Afrique subsaharienne (ASS). On retrouve dans cet ouvrage la verve et la pénétration de ses chroniques sur France 24.
Cet essai s’inscrit dans une période où la démocratie est en reflux en ASS, et pas seulement dans les pays ayant subi des pronunciamentos militaires ces dernières années.
Les troisièmes ou quatrièmes mandats, la faiblesse des contre-pouvoirs, les régimes gangrenés par le clientélisme, le népotisme et la concussion sont toujours présents. Dans de nombreux pays, le quotidien est encore fait de brutalisation des institutions, mais aussi de toute forme d’opposition et des quelques médias sérieux qui surnagent dans un océan médiatique médiocre, souvent lui-même débordé par le sac et ressac de rumeurs et de visions simplistes du monde charriées par les réseaux sociaux.
Si le lendemain des « conférences nationales » avait fait entrer l’ASS, avec des rythmes et des intensités diverses selon les pays, dans un cycle de progrès démocratique et d’ouverture politique, la régression démocratique est palpable au sud du Sahara depuis une bonne dizaine d’années. Celle-ci s’insère, entre autres, dans un discours de plus en plus audible pour qui la démocratie, « importation de l’Occident », ne serait pas le régime idoine pour les pays africains, qui seraient en appétence de « régimes forts » et de « leaders éclairés », à l’image de ceux qui ont permis à certains pays asiatiques d’entrer dans des trajectoires de développement.
La démocratie « ruse de l’Occident », « culturellement incompatible » : la critique est notamment portée par un puissant courant néo-panafricaniste. Ousmane Ndiaye dissèque ces discours anti-démocratiques et montre que la démocratie n’est pas réductible à la seule tenue régulière d’élections concurrentielles – elle inclut également des notions de diversité des élites gouvernantes, d’inclusion politique, de recherche d’équilibre des pouvoirs, ou tout du moins d’évitement d’une trop grande concentration dans les mains d’un seul homme, notions qui ne sont d’ailleurs pas étrangères aux modes politiques déjà vus dans l’histoire précoloniale africaine.
Le discours néo-panafricaniste est porté par des bateleurs mais aussi – et c’est le plus inquiétant – par des figures intellectuelles qui en viennent à prôner la dictature pour l’Afrique ou, cas le plus fréquent, se montrent étrangement accommodants avec les juntes quand ils n’avaient pas de mots assez durs pour les régimes civils qui les ont précédés.
Le courant néo-panafricaniste contemporain, nous dit l’auteur, semble se désintéresser de l’Afrique, de son histoire et de sa complexité. Il n’arrive pas à produire de pensée articulée, seulement un brouet de slogans « anti-impérialistes ». Une pensée sérieuse se devrait par exemple d’effectuer un bilan critique du « panafricanisme au pouvoir » dans les générations précédentes (Nkrumah, Sankara, Sékou Touré…). Sans ce prérequis, le néo-panafricanisme restera condamné aux propos d’estrade et aux imprécations.
Un ouvrage à lire d’urgence.
Alain Antil
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