Cette recension a été publiée dans le numéro de printemps 2026 de Politique étrangère (n° 1/2026). Denis Bauchard propose ici une analyse croisée de deux ouvrages de Clément Therme, Idées reçues sur l’Iran. Un pouvoir à bout de souffle ? (Le Cavalier Bleu, 2025, 232 pages) et Téhéran-Washington 1979-2025. Le Grand Satan à l’épreuve de la Révolution islamique (Hémisphères Éditions, 2025, 262 pages).

Ces deux ouvrages publiés récemment sont particulièrement bienvenus à un moment où l’Iran revient au premier plan de l’actualité avec une interrogation de plus en plus pressante : le régime de la République islamique va-t‑il s’effondrer et comment ? À travers ces livres, Clément Therme, l’un des meilleurs connaisseurs de ce pays sensible, propose l’analyse critique d’un régime rejeté par une large majorité de sa population et qui entretient depuis toujours des relations difficiles avec les États-Unis.

Dans Idées reçues sur l’Iran, il essaie de répondre, de façon nuancée et documentée, aux questions que l’on peut se poser à l’égard d’un pays et d’une société qui font parfois l’objet de jugements sommaires – qu’il s’agisse du nationalisme iranien, du rôle de la société civile, des minorités ethniques, de son potentiel pétrolier, de son programme nucléaire ou de l’impact des sanctions sur son économie.

L’auteur s’interroge aussi sur l’avenir du régime. Jusqu’à une date récente, la pression en faveur du regime change venait essentiellement de l’extérieur, notamment des États-Unis, mais depuis 2022 s’est instaurée « une dynamique de transformation endogène ». Économique et sociale à l’origine, elle est manifestement devenue politique et tend à s’élargir à toutes les composantes de la société : jeunes, intellectuels, femmes, commerçants du bazar de Téhéran qui avaient contribué à la chute du Chah. Cette évolution va-t‑elle produire la chute de la République islamique ? Clément Therme apporte une réponse nuancée, évoquant une recomposition du pouvoir qui pourrait écarter un Guide vieillissant et honni. Mais ce ne sera sans doute pas suffisant pour désarmer le rejet de plus en plus massif d’un régime qui se trouve dans une impasse économique et politique évidente.

La relation entre les États-Unis et la République islamique fait l’objet du second ouvrage. Elle est placée, de part et d’autre, sous le signe de l’ambiguïté. D’un côté, la dénonciation du « Grand Satan » a été l’un des fondements de l’instauration du régime. Mais celui-ci, avec la présidence du réformateur Mohamed Khatami élu en 1997, essaie d’instaurer un dialogue qui ne prend véritablement ampleur qu’avec Mahmoud Ahmadinejad, pourtant conservateur agressif, puis en 2013 avec l’élection d’Hassan Rohani.

Du côté américain, l’objectif est bien le regime change. L’assaut de 1979 contre l’ambassade américaine à Téhéran puis la détention pendant 444 jours des 52 diplomates otages ont suscité un traumatisme dans l’opinion américaine, qui s’est traduit par l’arrivée de Reagan au pouvoir. Il s’en est suivi une politique de sanctions tous azimuts, des incitations à la révolte des minorités – notamment kurdes –, une guerre informationnelle et des opérations de l’ombre conjointes avec Israël. Mais le dialogue n’a jamais cessé, notamment à travers les ambassadeurs de Suisse en Iran chargés des intérêts américains, qui ont joué un rôle actif.

D’autres acteurs sont intervenus, comme le Qatar, le sultanat d’Oman et certains États européens. L’élection de Barack Obama ouvre un dialogue plus direct. Enfin, en octobre 2009, la première rencontre après trente ans a lieu entre deux hauts diplomates, William Burns et Saïd Jalili. Ce dialogue direct devait déboucher sur l’accord nucléaire de juillet 2015, dénoncé trois ans plus tard par Donald Trump. Après la guerre des douze jours de juin 2025, on proclame de part et d’autre une volonté de dialogue, mais elle cache mal la méfiance, voire, du côté américain, une volonté renouvelée de déstabilisation d’un régime affaibli.

Ces deux ouvrages permettent de mieux comprendre les événements actuels qui peuvent conduire à l’acte de décès de la République islamique.

Denis Bauchard

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