À la suite du sondage réalisé sur ce blog, nous avons le plaisir de vous offrir en libre accès et en avant-première l’article du numéro d’été de Politique étrangère (n° 2/2026) que vous avez choisi d'(é)lire : « Une capsule temporelle. Les aventures du futur en Russie », écrit par Mikhaïl Chichkine, écrivain russe, qui a publié en 2025 Le Bateau de marbre blanc. Essais sur la culture russe (Paris, Éditions Noir sur Blanc, traduction de Maud Mabillard et Odile Demange).
Dans ce numéro anniversaire exceptionnel, la rédaction de Politique étrangère a demandé à des écrivains français et internationaux d’imaginer, de penser le monde de demain. Au-delà des stratégies politiques et diplomatiques, que peuvent nous dire les créateurs de tous univers et de tous continents sur l’avenir du monde ? Mikhaïl Chichkine, écrivain russe, s’est prêté à l’exercice.

[Extrait] En 2005, lors de travaux au théâtre dramatique de la ville de Nijni Taguil, dans l’Oural, une plaque métallique a été retrouvée dans la maçonnerie en briques : « Cette inscription a été murée le 15 mars 1954, sans orchestre ni applaudissements de la foule. Elle racontera à nos descendants que ce théâtre n’a pas été construit par des brigades komsomoles, comme les annales l’affirmeront par la suite, mais sur le sang et les os de prisonniers, esclaves du XXᵉ siècle. Salut à vous, générations futures ! Que votre vie et votre époque ne connaissent pas l’esclavage et l’humiliation de l’homme par l’homme. Avec nos salutations, les prisonniers I. L. Kojine, R. G. Charipov, I. N. Nigmatoulline. 15/03/1954 »
Dans cette capsule temporelle, des prisonniers du Goulag ont envoyé un message aux habitants de la Russie du futur. Le futur est arrivé. Nous sommes en 2026, un chiffre magique pour les écrivains de science-fiction du siècle passé. Il n’y a ni voitures volantes, ni colonies sur Mars. Une guerre se déroule en Europe, la plus importante après la Seconde Guerre mondiale. La Russie se transforme à nouveau sous nos yeux en État totalitaire. Le futur s’est-il traîtreusement changé en passé ?
La Russie a toujours eu des problèmes avec le futur. Dans la Rous’ moscovite du Moyen Âge, le concept même d’avenir qui devait succéder au présent et le changer était absent. Dans la conscience archaïque du peuple, le temps était cyclique. Le monde des campagnes vivait par cycles d’une année, le passé ne se distinguait en rien du présent, parce que tout se répétait dans la vie des gens : les saisons, les travaux saisonniers, les fêtes. Il était important de conserver la même invariabilité dans l’organisation de la société et de l’État. Il en a toujours été ainsi, il en sera toujours ainsi. On entrait à reculons dans le futur, en regardant en arrière, le passé définissait la norme, donnait un repère. On ne pouvait rien changer à l’organisation de la vie et de la société, l’essentiel était de rester « justes », comme les ancêtres. Le fait que ce « juste » désignait une pyramide d’esclaves, à quoi se résumait la Rous’ moscovite, ne gênait personne.
Dans l’Égypte ancienne, pendant le Moyen Empire, l’esclavage était volontaire, parce que le pharaon était une figure sacrée, un intermédiaire entre les mortels et les dieux, et celui qui le servait devenait agréable aux dieux. De la même façon, l’orthodoxie a donné un caractère sacré à la pyramide des esclaves. Le service du tsar prenait votre corps mais sauvait votre âme. Un authentique État chrétien doit se battre pour une juste cause, contre les forces du mal. Donner sa vie pour le tsar, oint du Seigneur, et pour la sainte patrie, sanctuaire de la seule foi authentique, garantissait si ce n’est le paradis, du moins l’espoir réconfortant d’une telle possibilité. Dans la conscience populaire, le futur n’existait pas comme développement du présent. Il n’y avait qu’un présent infini, avec un final sous forme de fin du monde. Le jugement dernier devait récompenser ceux qui avaient fidèlement servi le souverain et la patrie.
Un futur capable de changer le présent faisait peur. Selon la sagesse populaire russe, « il ne faut pas désirer la mort d’un mauvais tsar ». On ne ressentait pas le besoin de réformer l’État, les relations sociales, le mode de vie. Les malheurs, troubles, catastrophes s’expliquaient par le fait que le tsar était « faux ». Sous un « vrai » tsar, l’ordre était rétabli, et devait rester inchangé jusqu’à la fin des temps. La seule légitimité d’un tsar russe ne vient pas d’une électivité, ni du respect de l’ordre dynastique ou de l’amour du peuple, mais de sa main de fer qui triomphe des ennemis extérieurs et des troubles intérieurs. Un vrai tsar doit être vainqueur.
Tous les auteurs occidentaux qui ont écrit sur la Russie ont remarqué le fatalisme des Russes, leur soumission au pouvoir et à leur destin. Des esclaves ne peuvent pas influer sur le futur, que ce soit celui de leur pays ou le leur. Se construire un avenir est l’apanage de l’homme libre. […]
Lisez l’article dans son intégralité sur le site de l’Ifri.
Retrouvez le sommaire du numéro anniversaire de Politique étrangère (n°2/2026) ici.
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