À la suite du sondage réalisé sur ce blog, nous avons le plaisir de vous offrir en libre accès et en avant-première l’article du numéro d‘automne de Politique étrangère (n° 3/2026) que vous avez choisi d'(é)lire : « Iran : anatomie d’un pouvoir en guerre », écrit par Sophia Mahroug, docteure en histoire contemporaine et maître de conférences à la Sorbonne Université Abu Dhabi.

Alors que les hostilités entre l’Iran et les États-Unis ont repris en juillet 2026, moins d’un mois après la signature d’un protocole d’accord (mémorandum d’entente), une partie de la presse américaine a rapidement changé de ligne éditoriale. D’un régime dépeint comme au bord du précipice, l’on a qualifié l’Iran d’un État renforcé par sa résilience. Le 4 juillet, le Washington Post titrait : « Iran’s Regime Survived the War and is Now Savvier, Ruthless and More Hard-Line ». Si la critique de la guerre relève d’une vieille habitude de la presse, l’infléchissement du discours médiatique trahit un certain embarras face au récit de l’effondrement.
Ce timide élan de lucidité réfute le récit-maître, longtemps propagé dans la presse et dans une partie de la littérature académique, d’une verticalité du pouvoir iranien si prononcée que l’élimination de sa plus haute autorité – le Guide suprême – aurait suffi à faire chuter un régime entier. Une telle lecture s’explique tantôt par la méconnaissance du système politique en Iran, tantôt par la ténacité d’une croyance, partiale et dénuée d’analyse, au « changement de régime » (regime change). Ce dernier concept a été si solidement ancré dans la pensée stratégique américaine des années 2000 qu’il en est devenu une théorie performative des relations internationales. La théorie du regime change a été particulièrement discutée après 2001, après l’intégration à la politique étrangère américaine des notions d’« État voyou » (rogue state) puis du « Grand Moyen-Orient » (Greater Middle East). Appliquée à l’étude de la politique iranienne, la théorie du regime change a finalement révélé les limites de la porosité entre champ académique et appareils sécuritaires étatiques, bien que la pertinence de la notion a rapidement été contestée dans les études stratégiques.
La dissonance entre une doctrine persistante et la littérature académique qui en démontre l’échec récurrent est éloquente dans le cas de la guerre en Iran. Face à la résilience du régime iranien après l’assassinat d’Ali Khamenei, une partie de la recherche sur l’Iran contemporain s’était pourtant déjà appliquée à analyser le caractère décentralisé du système politique iranien, sa structure duale – entre institutions révolutionnaires et d’héritage romano-germanique – et ses mutations. Ces études ont permis de dégager les principales spécificités du régime pour comprendre la restructuration de celui-ci en contexte de guerre : un État administrativement décentralisé, une prédation progressive des Gardiens de la révolution dans les secteurs publics et privés, une sécularisation des institutions au nom de la raison d’État et enfin une refonte silencieuse du rôle du clergé chiite dans l’appareil d’État.
La velayat-e faqih à l’épreuve de la guerre
Une remise en cause de la fonction de Guide suprême ?
L’écueil récurrent – caricatural – a longtemps consisté à essentialiser le pouvoir iranien à la « République des mollahs ». Il s’explique par la place exclusive du droit musulman, le feqh, dans le gouvernement et par l’extension des prérogatives du clergé chiite, d’abord judiciaires et législatives, au pouvoir exécutif de l’État. Loin d’être traditionnelle, cette doctrine politique inédite de la « guidance du juriste religieux » a progressivement été théorisée dans la pensée chiite pour répondre à la limitation du rôle des clercs dans l’État-nation moderne, particulièrement à partir du XIXᵉ siècle. De tradition pourtant quiétiste, le clergé chiite s’est ainsi saisi du pouvoir politique par l’« autorité religieuse », la marja’iyya. Si son rôle fait encore l’objet de nombreuses controverses au sein des élites religieuses, la tutelle du marja’, la « source d’imitation », demeure l’autorité suprême en Iran depuis 1979 ; une apparente verticalité du pouvoir exécutif qui a conduit plusieurs observateurs à analyser exclusivement la figure du Guide suprême.
La doctrine de la velayat-e faqih et le rôle du Guide suprême se sont progressivement transformés à l’épreuve du réel. Dès 1979, le Guide suprême détient la détermination des politiques générales du régime, le commandement suprême des forces armées, la déclaration de guerre et de paix, ainsi que la nomination et la révocation des principaux responsables du pays selon la Constitution.
La figure charismatique de l’ayatollah Rouhollah Khomeini, premier Guide suprême de 1979 à 1989, répondait à cette autorité double dans un contexte de survie du régime face à la guerre contre l’Irak et aux opposants politiques intérieurs. En tant que Guide de la Révolution, Khomeini était parvenu à transcender sa personnalité politique en une autorité messianique – le retour de l’imam caché. Cette autorité suprême fut grandement affaiblie sur le plan théologique après que Khomeini a exigé, quelques mois avant sa mort en juin 1989, un amendement constitutionnel assurant une succession plus désacralisée et pragmatique : le Guide suprême n’était plus tenu d’être marja’, rang le plus élevé de la hiérarchie cléricale chiite. Alors que Khomeini avait évincé en 1985 son successeur officiellement désigné, le marja’ Hossein-Ali Montazeri, le Guide suprême a fait de son autorité une tutelle cléricale de rang intermédiaire. En 1989, Ali Khamenei a ainsi été élu Guide suprême par l’Assemblée des experts en tant que simple hojjat-ol-eslam, rang inférieur à celui d’ayatollah ou de marja’.
Cet affaiblissement du rôle charismatique et théologique du Guide suprême fit que sa fonction se sécularisa et se bureaucratisa à partir des années 1990. Président de la République lorsqu’il devint Guide suprême en 1989, Ali Khamenei s’est davantage appuyé sur l’appareil sécuritaire et sur les Gardiens de la révolution – des laïcs de carrière – pour pallier son manque de légitimité religieuse. Cette sécularisation de la fonction explique en partie pourquoi la verticalité de l’autorité du Guide suprême doit s’appuyer sur un appareil administratif et institutionnel complexe et s’entourer d’influents réseaux sécuritaires. […]
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Lisez l’article de Sophia Mahroug dans son intégralité sur le site de l’Ifri.
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