Cette double recension a été publiée dans le numéro d’automne 2026 de Politique étrangère (n° 3/2026). Sylvie Goulard, ancienne sous-gouverneure de la Banque de France et ministre des Armées, propose une analyse croisée des ouvrages de Didier Cahen, L’Euro en danger (Odile Jacob, 2025, 368 pages) et de David Marsh, Can Europe Survive? The Story of a Continent in a Fractured World (Yale University Press, 2025, 528 pages).

Les livres de Didier Cahen et de David Marsh abordent, sous deux angles différents, la même question : comment les Européens ont-ils réagi à la fin du communisme et aux mutations de la mondialisation ? Comment faire face aux défis d’aujourd’hui ?

L’un insiste sur l’Union économique et monétaire (UEM), l’autre a une approche plus large, mais les contenus de ces deux ouvrages se recoupent. Ils sont denses au point qu’il est difficile d’en refléter la richesse dans une brève recension. David Marsh a conduit des dizaines d’entretiens avec des acteurs cruciaux de cette époque, ce qui donne à la lecture un ton très vivant. Didier Cahen fournit de nombreux chiffres sur les évolutions économiques. Dans les deux cas, le propos est clair, agréable à lire, étayé.

Les deux auteurs sont des acteurs du même monde : la finance. Aussi accordent-ils une place particulière à ce secteur, notamment à l’action des banques centrales. C’est d’autant plus intéressant que, pendant longtemps, les enjeux de financement de l’économie ou de vulnérabilité budgétaire des États n’étaient pas au centre des études touchant à la géopolitique ou à la construction européenne. À certains égards, la finance a même longtemps constitué l’angle mort du marché intérieur, comme des réflexions sur la puissance. La monnaie unique a été créée sans souci de mettre en place une union bancaire, ni une union des marchés de capitaux permettant de mieux canaliser l’épargne à l’échelle de l’Union européenne (UE) entière, pour investir dans les secteurs risqués d’avenir. La principale place financière de la monnaie unique, comme David Marsh le rappelle, se trouvait à Londres, dans un État membre ayant décidé de rester en dehors de la zone euro.

Le lecteur trouvera ici une mine d’informations sur le processus qui a conduit à la création de l’euro, sur les vertus et les limites de l’union monétaire (Cahen), mais aussi une excellente explication des raisons pour lesquelles « la puissance de feu financière » est essentielle pour rester dans la course technologique (Marsh). Ce dernier explique également fort bien comment l’essor de l’UEM a influé sur le rapport des Britanniques à l’UE. Souverainement, ils ont décidé de rester en dehors de l’euro. Ils n’ont pas toujours mesuré qu’ils se marginalisaient eux-mêmes.

Le choix du temps assez long constitue la force de ces ouvrages. En étudiant une quarantaine d’années d’histoire de l’Europe, leur regard échappe à la myopie de l’actualité. Les deux ouvrages évoquent d’ailleurs de nombreux acteurs aujourd’hui disparus, comme Helmut Kohl, François Mitterrand, Jacques Delors ou Henry Kissinger. Ils ne négligent pourtant pas les enjeux plus brûlants liés à des développements récents : l’évolution de Vladimir Poutine, l’invasion de l’Ukraine, le retour de Donald Trump, les politiques monétaires et budgétaires post-Covid-19.

Les deux auteurs sont sans complaisance. Didier Cahen scrute de près les politiques économiques de la France. L’irrespect des règles européennes, vu parfois à Paris comme une affirmation de souveraineté, est montré pour ce qu’il est : un but contre son camp. Il décrit admirablement les conséquences qu’ont eues, pour les Français, les politiques de facilité privilégiant la connivence avec les autres gouvernements au Conseil ou à la Commission, négligeant le besoin de réformes. Il critique également la Banque centrale européenne pour une politique de quantitative easing trop généreuse, qui a fini par détourner les investisseurs de la prise de risque et nourrir les inégalités sociales. David Marsh ne se prive pas non plus pour décrire l’instabilité gouvernementale britannique depuis le Brexit ou les fanfaronnades de Boris Johnson.

Cette lucidité ne les empêche pas de donner aussi des exemples positifs. Didier Cahen décrit le redressement récent du Portugal. David Marsh souligne les efforts de Keir Starmer pour renouer les fils de la relation avec l’UE, dans un contexte géopolitique délicat. Tous deux évoquent les progrès de l’Europe monétaire, politique, à la suite de l’unification allemande. Le lecteur de ces analyses stimulantes ne manquera pas de sujets de réflexion. Pour ma part, ces ouvrages m’amènent à trois interrogations.

Tout d’abord, qu’est-ce que « l’Europe » ? Il n’est pas anodin que David Marsh, Britannique, utilise ce terme. Il a certes raison de souligner les liens, voire la communauté de destin, qui unissent les pays européens au-delà de l’UE. Le Royaume-Uni, la Norvège, la Suisse ou l’Ukraine partagent avec les pays de l’UE une histoire commune, de nombreuses valeurs et affrontent aujourd’hui les mêmes dangers. Toutefois, la limite de cette approche saute aux yeux. Sauf destruction nucléaire totale, le continent européen – en tant qu’entité géographique – survivra. La question n’est pas tant la perpétuation du continent que son organisation et, comme on dirait en allemand, son affirmation politique (Selbstbehauptung Europas). Si nous ne nous dotons pas d’une organisation démocratique, unifiée, capable de prendre rapidement des décisions et de porter la voix des Européens sur la scène mondiale, « l’Europe » restera un rêve inachevé, simple espace géographique marqué par des affinités mais incapable comme tel de peser sur les évènements. Joachim Nagel l’écrit au détour d’une phrase, sans développer, dans la préface : « Europe is more than a few powerful countries. »

Et lorsque David Marsh évoque l’incapacité de l’UE à bâtir une union politique, on a envie de lui rappeler, en toute amitié, l’inestimable contribution des Britanniques à cet échec : en refusant de s’engager dans l’union monétaire (et même, dans les années 1950, dans la Communauté européenne du charbon et de l’acier) en raison de son caractère supranational ; en rejetant la mise en commun de compétences en matière de diplomatie et de défense, notamment en raison de leur « relation spéciale » avec les États-Unis ; en défendant bec et ongles des budgets européens fondés sur une logique « de juste retour » et des rabais intouchables ; en soutenant des élargissements sans fin en vue de diluer le projet politique. À tout pécheur miséricorde, surtout quand le Brexit est venu conclure ces décennies d’amour vache par un désastre contraire à l’intérêt national britannique.

Didier Cahen parle quant à lui de l’Union européenne, l’euro étant – faut-il le rappeler ? – la monnaie de toute l’Union, que tous les États (sauf le Danemark) se sont engagés à adopter. Son ouvrage entre donc beaucoup plus dans les processus de décision de l’UE et l’imbrication des prérogatives entre États et autorités de Bruxelles et Francfort. Il rappelle, à raison, que les gouvernements sont responsables non seulement de leurs choix budgétaires mais plus encore des réformes structurelles nécessaires à la prospérité, touchant au marché du travail, aux systèmes de retraite et de sécurité sociale, à l’éducation, à la recherche et à l’innovation, etc. Toutefois, là encore, le raisonnement appelle une remarque : il ne suffit pas, comme disait Tommaso Padoa-Schioppa, de « remettre la maison en ordre », au niveau national. Il faut aussi s’occuper de l’intérêt de l’ensemble de l’UEM.

Au-delà de chaque appartement, il y a les « parties communes ». L’intention des fondateurs était de créer des liens irréversibles. Aussi le lecteur peut-il se demander si les remèdes proposés par Didier Cahen suffiront à tirer l’euro des dangers qu’il décrit fort bien. Par exemple, la question de l’enforcement des règles communes est peu abordée. Les violations répétées des engagements pris ne sont-elles pas dues au fait que l’article 126-10 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne exclut (de manière discrète, pour ne pas dire hypocrite) la Cour de justice du champ de la monnaie unique ? Chacun sait que, sans le rôle joué par la Cour de justice, le marché unique n’existerait pas. Dans une communauté de droit, il n’y a rien de choquant à ce que les manquements soient sanctionnés par un arbitre placé au-dessus du jeu politicien.

La deuxième réflexion que ces livres m’inspirent est qu’il faut remettre les personnes au cœur du projet européen. David Marsh a raison de souligner que les quatre enjeux majeurs sont « l’énergie, la défense, l’industrie et la monnaie ». Mais le succès des politiques qui devront être menées dans ces domaines, notamment pour renforcer l’autonomie stratégique de l’Europe, requiert à l’évidence un plus grand soutien populaire : pas de mix énergétique décarboné sans la participation des consommateurs/citoyens ; pas de défense sans sentiment d’appartenance allant jusqu’à l’esprit de sacrifice ; pas d’industrie sans ingénieurs bien formés ; pas de monnaie sans confiance des usagers, ni politique économique sensée. De même, les suggestions de Didier Cahen pour plus d’équité dans la politique monétaire, plus d’incitation au risque dans les choix économiques et plus d’efforts dans les décisions budgétaires touchent à l’évidence à la vie des gens. Sans doute cet aspect aurait-il mérité plus de développements.

Pour préserver tous les privilèges – la paix, la prospérité, la stabilité – que nous avons goûtés sans toujours en mesurer le prix, il faudra plus qu’une vague « géolocalisation » sur un continent appelé Europe ou un trajet comme passager clandestin dans l’UEM. Nous devrions travailler de manière plus sérieuse à consolider le sentiment collectif qui nous habite. À l’état d’intuition, ce sentiment existe. Nous en faisons tous l’expérience lors de nos voyages hors d’Europe, où nous mesurons soudain notre chance d’être soignés gratuitement, de vivre dans des villes dotées de cafés et de jardins publics. Face à l’exécution de condamnés à mort et aux discriminations contre les femmes ou les homosexuels, nous sommes tous choqués, comme devant les images de la guerre en Iran, en Ukraine ou au Liban.

Enfin, ces deux ouvrages pourraient faire plus de place aux risques transversaux liés au dérèglement du climat et à la surconsommation des ressources naturelles, qui auront, si nous ne nous en occupons pas dans une optique transnationale, des conséquences redoutables sur notre santé, sur nos entreprises, comme sur les relations internationales. La planète entière est en danger, au-delà de la monnaie unique ou de notre continent.

Sylvie Goulard
Ancienne sous-gouverneure de la Banque de France et ministre des Armées

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