Cette recension a été publiée dans le numéro d’automne 2026 de Politique étrangère (n° 3/2026). Thibault Muzergues propose une analyse de l’ouvrage de Sandra Destradi et Johannes Plagemann, Populism and Foreign Policy (Oxford University Press, 2025, 344 pages).

Peut-on définir une politique étrangère populiste ? À l’heure où le populisme se normalise un peu partout dans le monde, le livre de Destradi et Plagemann pose plus qu’une question – il lance un véritable défi. L’idéologie populiste demeure difficile à saisir : elle repose avant tout sur une opposition binaire entre un « peuple » idéalisé, supposé détenir des réponses simples à des problèmes complexes, et une élite décrite comme corrompue et déconnectée.

Cette définition minimale rend déjà délicate toute tentative de généralisation. Au-delà du clivage peuple/élite, il est en effet ardu d’identifier un dénominateur commun entre des populismes de gauche (comme ceux d’Aléxis Tsípras ou de Jeremy Corbyn), ceux de droite (Matteo Salvini, Donald Trump), voire même du centre. Conscients de cette difficulté, les auteurs font le choix de déplacer notre regard vers le « Sud global » à travers quatre études de cas : la Bolivie d’Evo Morales, l’Inde de Narendra Modi, la Turquie de Recep Tayyip Erdoğan et les Philippines de Rodrigo Duterte. À ces cas largement documentés dans le livre s’ajoute, en fin d’ouvrage, une brève comparaison avec trois cas européens : la Hongrie de Viktor Orbán, le Royaume-Uni de Boris Johnson, l’Italie du gouvernement Conte I avec Luigi Di Maio et Matteo Salvini.

La grande diversité de ces terrains constitue l’un des principaux atouts du livre. Elle permet de mettre en lumière à la fois des points de convergence et des divergences marquées, tout en évaluant concrètement les inflexions opérées par les dirigeants populistes une fois installés au pouvoir. Contrairement à une idée reçue, les auteurs montrent que les populistes ne sont pas systématiquement isolationnistes. Certes, ils accordent une importance centrale à la souveraineté, mais cela ne les empêche pas de soutenir certaines formes de coopération internationale. La Turquie d’Erdoğan renforce ainsi son action en matière d’aide internationale ; l’Inde ou la Bolivie maintiennent leur soutien à l’ONU ; et le cas de Boris Johnson illustre même un usage stratégique du multilatéralisme, notamment à travers son implication dans la COP26 de Glasgow – et sa redécouverte à cette occasion de l’urgence climatique.

L’apport théorique majeur de l’ouvrage réside toutefois dans la mise en évidence de deux variables explicatives : la personnalisation et la mobilisation. La première renvoie au degré d’implication personnelle du leader dans un dossier, la seconde à la capacité de cet enjeu à mobiliser son électorat. Lorsque ces deux facteurs sont élevés, la politique étrangère tend à devenir plus imprévisible, marquée par des ruptures claires, une forte volatilité et une certaine intransigeance. À l’inverse, lorsque l’un de ces éléments fait défaut, les orientations restent globalement stables.

Si cette grille d’analyse est éclairante, elle soulève aussi une interrogation. En refermant l’ouvrage, on peut se demander si ces mécanismes ne dépassent pas le seul cadre du populisme. Des dirigeants souvent qualifiés d’« antipopulistes », tels que Barack Obama, Emmanuel Macron ou Angela Merkel, n’ont-ils pas, eux aussi, façonné leur politique étrangère en fonction de ces logiques de personnalisation et de mobilisation ? Dès lors, la spécificité du populisme apparaît peut-être moins nette qu’annoncé, ce qui constitue à la fois la limite et l’intérêt de cet ouvrage.

Thibault Muzergues

>> S’abonner à Politique étrangère <<