Cette recension a été publiée dans le numéro d’automne 2026 de Politique étrangère (n° 3/2026). Norbert Gaillard propose une analyse de l’ouvrage d’Alexandre Chirat, Gilles Ivaldi et Émilie Sartre, L’économie politique du populisme (La Découverte, 2026, 128 pages).

Le politiste Gilles Ivaldi et les économistes Émilie Sartre et Alexandre Chirat présentent une étude approfondie et subtile du populisme à travers le monde. Ils identifient six approches théoriques. L’approche idéationnelle définit le populisme comme une « idéologie fine », capable d’absorber des idéologies solidement établies. L’école socioculturelle appréhende le phénomène à travers son pouvoir de mobilisation sociale. L’analyse politico-stratégique se focalise sur l’action d’un leader charismatique. L’approche économique considère comme populistes les politiques macroéconomiques négligeant les contraintes extérieures. L’approche discursive examine la conflictualisation des identités politiques. Enfin, l’analyse généalogique voit le populisme comme une réaction plébéienne survenant en période de crise.
Les racines du populisme sont de plusieurs natures : d’un côté, l’automatisation croissante qui a fragilisé la classe ouvrière, la mondialisation qui s’accélère à partir des années 1980 et la crise financière de 2008 ; de l’autre, la hausse de la corruption, le sentiment de déclassement économique et social des citoyens, et leur défiance à l’égard des gouvernants. Quelles que soient les orientations politiques des partis populistes, ces derniers remettent systématiquement en cause le constitutionnalisme, l’état de droit et la démocratie représentative. Néanmoins, le référent clé diffère : peuple « classe » pour les populistes de gauche, peuple « ethnos » pour ceux de droite et appel à la démocratie directe de la part des populistes « centristes ».
Le tour du monde des populismes est non moins passionnant. L’Amérique latine constitue un laboratoire du « populisme macroéconomique ». Fondé sur des stratégies d’industrialisation par substitution des importations, une recherche effrénée de la croissance économique et une redistribution des revenus au détriment de la stabilité des prix et de la maîtrise de l’endettement, il a souvent abouti à des crises politiques et financières – comme le montrent le péronisme et le néo-péronisme en Argentine. Une forme de populisme néolibéral triomphe en Europe de l’Est dans les années 1990 et 2000. Les programmes de privatisation sont souvent menés dans un contexte anti-élite et anti-idéologique. Plus récemment, ces politiques ont pris un tournant nationaliste tout en gardant des éléments de la doxa néolibérale. Le positionnement économique de la droite radicale populiste demeure hétérogène et déconcertant. En Europe de l’Ouest, ses options politiques sont comparables à celles des libéraux, contrairement à l’Europe de l’Est où elles présentent des proximités avec les programmes socialistes traditionnels. Dans tous les cas, ces populistes de droite revendiquent un chauvinisme social et une pensée « producériste » (selon l’expression développée par Gilles Ivaldi), consistant à stigmatiser « profiteurs » et « assistés ».
En dépit de quelques jugements contestables, inscrivant par exemple la politique conduite par Lula da Silva entre 2003 et 2011 dans la lignée du « populisme macroéconomique », ou classant Recep Tayyip Erdoğan comme populiste néolibéral, cet ouvrage est indispensable pour les lecteurs désireux de mieux comprendre le phénomène populiste. Ils apprécieront sa rigueur, sa clarté et sa bibliographie abondante.
Norbert Gaillard
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