Catégorie : Revue des livres Page 281 of 290

Les comptes rendus de lecture publiés dans PE

Obama’s Diplomacy with Iran

Cette recension d’ouvrage est issue de Politique étrangère (2/2012). Clément Therme propose une analyse de l’ouvrage de Trita Parsi, A Single Roll of the Dice: Obama’s Diplomacy with Iran (New Haven, CO et Londres, Yale University Press, 2012, 304 pages).

Cet ouvrage propose un éclairage novateur sur la diplomatie iranienne de Barack Obama. L’auteur est universitaire et président du National Iranian American Council (NIAC), organisation qui vise à défendre les intérêts de la communauté iranienne aux États-Unis. Il défend ici la thèse selon laquelle l’administration Obama n’a pas suivi la voie diplomatique jusqu’à son épuisement. Pour lui, les sanctions ne devraient être que le moyen périphérique d’une stratégie construite autour de l’impérieuse nécessité du dialogue pour sortir de l’impasse. Il insiste sur l’absence d’alternative à la voie diplomatique pour résoudre la question nucléaire iranienne.
Par ailleurs, l’auteur décrypte les différents canaux diplomatiques utilisés pour tenter de résoudre le différend entre l’Iran et la « communauté internationale ». Le récit ne se limite pas à un compte rendu des négociations bilatérales irano-américaines ou entre l’Iran et le groupe des 5 + 1 (les cinq membres du Conseil de sécurité des Nations unies et l’Allemagne). Les négociations conduites entre l’Iran, la Turquie et le Brésil, qui ont abouti à l’adoption de la déclaration de Téhéran en mai 2010, sont également étudiées. La partie consacrée à la stratégie du Brésil de Luiz Inacio Lula da Silva sur le dossier nucléaire iranien permet de comprendre les motivations profondes de la diplomatie brésilienne : il s’agit d’user du dossier nucléaire iranien pour parvenir à la mise en place d’un ordre international plus démocratique, selon la terminologie diplomatique brésilienne.
De plus, l’auteur étudie minutieusement les rapports entre l’administration Obama et l’Union européenne (UE), avec une attention particulière apportée à la diplomatie française. À cet égard, il souligne que, si la majorité des États européens soutiennent la politique d’ouverture d’Obama vis-à-vis de l’Iran, Paris a dès le début manifesté ses doutes quant à la pertinence d’une telle stratégie. La France craignait alors qu’un assouplissement de la position américaine soit dommageable pour la réussite d’une diplomatie maintenant une approche équilibrée et combinant dialogue et sanctions. Ces réticences françaises s’expliquent, selon l’auteur, par la proximité entre Nicolas Sarkozy et George W. Bush sur la question nucléaire iranienne. Il était donc logique que la mise en œuvre par Washington d’une nouvelle politique pour sortir de l’impasse diplomatique soit désapprouvée par Paris.
Cet ouvrage s’adresse à un large public et mérite d’être lu avec attention. Il se fonde sur des sources de première main, avec de nombreux entretiens avec des négociateurs américains, européens et iraniens, ce qui lui permet de mettre en lumière différentes perspectives sur les processus de négociation. L’auteur rend compte des positions des pays arabes et d’Israël mais aussi de la Russie sur ce dossier. Enfin, il note que les réalités politiques internes iraniennes et américaines sont essentielles pour expliquer les échecs de ces négociations. En Iran, les fractures politiques internes nées d’une élection présidentielle contestée et, aux États- Unis, les pressions du Congrès sur Obama ne contribuent guère au rétablissement de la confiance entre les parties, une confiance pourtant indispensable à une résolution diplomatique de la crise.

Clément Therme

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Le programme nucléaire iranien

Cette recension d’ouvrage est issue de Politique étrangère (2/2012). Clément Therme propose une analyse de l’ouvrage de Bryan T. Hamilton, Taming Tehran: An Analysis of US Policies Targeting Iran’s Nuclear Program (Sarrebruck, Lambert Academic Publishing, 2011, 104 pages).

L’auteur poursuit un double objectif : développer une analyse rigoureuse des ambitions nucléaires iraniennes et proposer une alternative à la politique de sanctions et de menaces poursuivie par Washington afin de circonscrire les progrès nucléaires de l’Iran. Bryan T. Hamilton rejette les arguments contestant la rationalité économique du programme nucléaire, fondés sur l’hypothèse d’une contradiction entre la possession de réserves en hydrocarbures et la production d’électricité nucléaire. Cette défense du programme nucléaire iranien est pertinente, même si l’auteur ne mentionne pas le risque environnemental consécutif à la mise en service de la centrale de Bouchehr en août 2010.
Depuis 1979, l’élément structurant du comportement diplomatique américain est le déni d’accès de l’Iran aux technologies nucléaires. Dès 1982, l’administration Reagan décide de mettre en place un embargo sur l’exportation des technologies nucléaires vers l’Iran. L’administration Bush poursuit la politique initiée en 1982 avec l’interdiction de l’exportation des technologies de double usage (civil et militaire) vers l’Iran à partir de 1990. Le président Clinton apparaît comme celui qui clarifie la stratégie iranienne de Washington. Il affirme ouvertement que l’Iran ne peut avoir de relations commerciales normales tout en développant un programme d’armes de destruction massive (ADM). Cette politique du dual containment (Irak et Iran) a un coût économique élevé et ne permet pas d’empêcher que d’autres États soutiennent le programme nucléaire iranien (Russie, Chine, Afrique du Sud, Autriche et Ukraine). Aussi l’accélération des progrès nucléaires de l’Iran pendant l’administration Clinton se poursuit-elle sous l’administration Bush Jr. malgré le renforcement de la politique de sanctions unilatérales et les velléités d’isolement de l’Iran.
Concernant la stratégie iranienne d’Obama, il est nécessaire, selon l’auteur, d’éviter de légitimer le président Mahmoud Ahmadinejad par la confrontation : il faut répondre aux besoins sécuritaires et économiques de l’Iran pour endiguer son programme nucléaire. Pour ce faire, l’auteur propose une levée unilatérale des sanctions américaines, qui permettrait de responsabiliser le gouvernement iranien face à sa propre population quant à la détérioration des conditions économiques. Il propose que la diplomatie américaine reconnaisse le droit de l’Iran à posséder une capacité technologique nucléaire et la rationalité économique du programme nucléaire. Pour leur part, les Iraniens devraient alors faire preuve d’une transparence totale et répondre aux questions de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) sur leurs activités nucléaires passées.
L’auteur reconnaît que la finalité du programme nucléaire iranien est probablement la capacité d’assembler une arme nucléaire dans un délai de 30 à 90 jours. Mais à partir du constat de l’échec de la stratégie d’isolement et de sanctions des États-Unis, il propose une nouvelle stratégie diplomatique, selon lui plus efficace. D’aucuns n’hésiteront pas à qualifier de naïve la solution proposée, fondée sur l’intérêt des deux parties à coopérer, en particulier dans le secteur des hydrocarbures. Son principal mérite est pourtant d’ouvrir une nouvelle voie permettant de sortir la question nucléaire iranienne de l’impasse diplomatique.

Clément Therme

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Israel’s Palestinians: The Conflict Within

Cette recension d’ouvrage est issue de Politique étrangère (2/2012). Pierre Renno propose une analyse de l’ouvrage d’Ilan Peleg et de Dov Waxman, Israel’s Palestinians: The Conflict Within (Cambridge, MA, Cambridge University Press, 2011, 272 pages).

Plutôt que d’envisager le conflit externe et l’avenir des territoires occupés, les auteurs choisissent ici de s’intéresser au conflit interne et au statut des Palestiniens citoyens d’Israël. Peu médiatisée et largement ignorée dans les négociations, cette dimension du conflit est pourtant centrale pour l’avenir de l’État d’Israël. La présence, en Israël, de quelque 1,3 million de Palestiniens citoyens d’Israël (20 % de la population israélienne) ne manque pas d’interroger le devenir d’un État défini comme juif et démocratique. Pour Ilan Peleg et Dov Waxman, la situation est, depuis octobre 2000, particulièrement alarmante et le statu quo se révélera vite intenable.
Dans une première partie, les  auteurs nous présentent cette population palestinienne de l’intérieur : situation socio-économique, discours de ses représentants politiques et risques d’une éventuelle radicalisation (chap. 1-3). Ils interrogent ensuite la manière dont la majorité juive perçoit les populations arabes israéliennes (chap. 4). La seconde partie envisage les possibilités de réduire les tensions entre juifs et Palestiniens dans l’État d’Israël. Les auteurs rappellent d’abord les origines historiques de la situation d’hégémonie ethnique prévalant en Israël (chap. 5). Ils listent ensuite divers types de régimes susceptibles de constituer une alternative à la situation actuelle (chap. 6), avant de présenter leurs propres idées pour améliorer le statut, les droits et les conditions de la minorité palestinienne d’Israël. Le compromis envisagé se fonde sur l’idée d’un État qui serait tout à la fois « la patrie [homeland] juive et l’État de tous ses citoyens » (chap. 7). Même si elle est destinée à être combattue par les juifs comme par les Arabes, cette proposition est selon eux la seule à même de réduire les tensions que connaît aujourd’hui la société israélienne (chap. 8).
Sur un thème surinvesti par les discours militants, D. Waxman et I. Peleg réussissent à proposer un travail d’une grande rigueur. Leur première partie, descriptive, est solidement argumentée et ne cède jamais à la rhétorique dénonciatrice : les auteurs essaient toujours de fonder leurs dires sur des faits ou des données statistiques. Dans la seconde partie, la dimension normative est assumée. Mais les deux auteurs agrémentent leur proposition de considérations typologiques et comparatistes claires et pertinentes. Ce travail se distingue également par sa capacité à intégrer aux analyses proposées l’actualité récente sur les Palestiniens d’Israël. Le lecteur intéressé pourra ainsi y trouver une présentation détaillée des Vision Documents (quatre documents traitant de la nature et de l’avenir de l’État d’Israël produits par diverses organisations palestiniennes d’Israël entre 2006 et 2007) ou encore des éléments sur les « lois sur la loyauté », portées depuis 2009 par Yisrael Beitenou.
Cet ouvrage propose un excellent tour d’horizon de la question des Palestiniens d’Israël. On reprochera éventuellement aux auteurs de ne pas avoir couplé ce tour d’horizon à des illustrations plus microsociologiques : leur démonstration, si elle use (et parfois abuse) des sondages d’opinion, laisse rarement place à l’évocation des relations quotidiennes entre juifs et Palestiniens.

Pierre Renno

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Les islamistes au défi du pouvoir

Cette recension d’ouvrage est issue de Politique étrangère (2/2012). Mohamed-Ali Adraoui propose une analyse de l’ouvrage de Samir Amghar (dir.), Les Islamistes au défi du pouvoir : évolutions d’une idéologie (Paris, Michalon, 2012, 208 pages).

Une idéologie à prétention radicale peut-elle se transformer – surtout lorsqu’elle provient de la sphère religieuse et que son ambition initiale est de soumettre à la vision sacrale de ses militants l’ensemble de l’espace social ?
L’offre islamiste s’est bel et bien installée dans le processus démocratique. L’analyse du spectre des confrontations de l’islam politique aux réalités de l’exercice du pouvoir laisse entrevoir un éventail somme toute large de positionnements, l’environnement étant primordial pour saisir la nature de l’insertion dans le jeu politique. La thèse générale va plutôt dans le sens d’une intégration dans un jeu « pluraliste » parallèlement au maintien d’un discours de défense de l’identité religieuse de la société. Les mouvements islamistes ayant fait le choix de s’inscrire dans un système peu ou prou démocratique ont eu tendance, malgré la persistance de postures pouvant passer pour problématiques, à jouer le jeu du formalisme démocratique.
C’est le cas au Maroc ou au Liban. Le premier a vu l’entrée en politique du Parti de la justice et du développement (PJD) s’accompagner d’une modération tant pour ce qui est de l’acceptation de la norme démocratique que de la reconnaissance du régime monarchique, même si certaines inclinations idéologiques demeurent, notamment lorsque la morale religieuse ou certaines valeurs familiales sont présentées comme menacées. Au pays du cèdre, l’inscription du « Parti de Dieu » dans le jeu démocratique a conduit à mettre en avant la portée nationaliste et sociale du mouvement, relativisant la référence religieuse.
L’évolution se vérifie en partie dans le cas palestinien, où le Hamas doit gérer les contraintes liées au système démocratique et à l’agenda de résistance nationale, et en Turquie, où le Parti de la justice et du développement (Adalet ve Kalkinma Partisi, AKP) fait pour certains figure d’exemple à suivre, même s’il semble difficile de considérer son expérience comme mécaniquement transposable. La Tunisie fait également écho à cette dynamique puisque l’aggiornamento du mouvement Ennahda est moins présenté comme résultant d’un « agenda caché » que comme le fruit d’une contrainte liée à la transition démocratique, qui l’oblige à agir en « parti de gouvernement ».
Un autre phénomène, observable au Pakistan et au Yémen, semble être l’échec relatif de l’islamisme, si l’on en juge par la déception d’une partie de sa base sociale. Le « dilemme » serait dès lors celui-ci : faut-il revenir à un discours plus radical ou diluer définitivement la visée protestataire pour ne pas aggraver les difficultés socio-économiques et diplomatiques ? Le cas algérien, du fait des événements de 1991, constitue une exception : les spéculations demeurent sur la pratique d’un pouvoir jamais réellement exercé ailleurs qu’au niveau local.
Le dernier chapitre sur les Frères musulmans égyptiens suit plus la propension du mouvement à se fondre dans un système fondé sur la souveraineté du peuple qu’il n’expose l’histoire de son insertion dans un jeu « ouvert ». L’auteur se situe du côté de ceux pour qui les Ikhwan restent une organisation fortement idéologisée, largement incapable de revoir son credo.
Cet ouvrage, fruit de l’apport de chercheurs spécialisés dans l’étude d’un pays précis, vient indéniablement combler un vide à l’heure où d’aucuns craignent l’avènement d’un « printemps islamiste ». L’analyse de l’islam politique au sein d’un État sur un temps long constitue la principale plus-value de ce travail dont les conclusions, certes prudentes, insistent sur la nécessité de concevoir ce phénomène en constante interaction avec son environnement, de manière à saisir l’ampleur de ses mutations actuelles et futures.

Mohamed-Ali Adraoui

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