Catégorie : Revue des livres Page 280 of 286

Les comptes rendus de lecture publiés dans PE

Consent of the Networked

Cette recension d’ouvrage est issue de Politique étrangère (2/2012), dont le premier dossier est consacré à « Internet, outil de puissance ». Julien Nocetti, chercheur associé au Centre Russie/NEI de l’Ifri, propose une analyse de l’ouvrage de Rebecca MacKinnon, Consent of the Networked: The Worldwide Struggle for Internet Freedom (New York, Basic Books, 2012, 320 pages).

Rebecca MacKinnon, chercheuse à la New America Foundation et cofondatrice de la plate-forme de blogs militants Global Voices, détaille la façon dont nos vies, en et hors ligne, sont de plus en plus affectées par les organismes de régulation, les décisions politiques et les acteurs privés cherchant à façonner des « territoires » au sein d’un Web encore malléable.
R. MacKinnon entame son analyse avec un panorama mondial cyberdystopique, exposant les menaces planant sur la liberté et la sécurité des militants en ligne. Les pages les plus convaincantes concernent la Chine, domaine d’expertise de l’auteur et véritable laboratoire du contrôle d’Internet. Les autorités y restreignent l’accès aux sites qu’elles jugent menaçants, tout en autorisant les acteurs privés locaux à créer des réseaux sociaux calqués sur leurs modèles occidentaux, mettant ainsi les internautes dans une « cage dorée ». Toutefois, une riche littérature existe déjà sur le détournement d’Internet par les régimes autoritaires (E. Morozov, R. Deibert et R. Rohozinski, C. Farivar).
Le principal apport du livre réside dans la description du rôle des acteurs privés – essentiellement américains – qui coopèrent avec les États, démocratiques ou non, dans le contrôle d’Internet. En effet, si les démocraties établies ont su maintenir le « consentement des gouvernés », ce consentement, pour R. MacKinnon, n’a pas survécu au degré de sophistication toujours plus poussé des technologies numériques. Plus précisément, elle critique l’idéologie anti-anonymat des grands acteurs du Web comme Google ou Facebook, qui a pour conséquence l’exposition de l’intégrité physique des activistes internautes dans le monde et la restriction des libertés. Lorsque Facebook a changé ses règles de vie privée sans prévenir ses utilisateurs peu de temps après les émeutes iraniennes de 2009, la vie de milliers d’internautes iraniens s’est ainsi trouvée exposée.
Cependant, l’auteur a tendance à mettre sur un pied d’égalité le pouvoir étatique avec celui du secteur privé. Elle assimile ainsi le « Facebookistan » ou le « Googledom » aux réelles puissances souveraines – les États – sur les réseaux numériques et la vox bloggeri mondiale. Or les acteurs privés ne sont pas souverains et n’ont aucune légitimité à représenter les citoyens. De même, ils ne possèdent pas de pouvoir coercitif et chacun peut fuir leurs « territoires » à n’importe quel moment ou refuser de les rejoindre.
Si R. MacKinnon parvient à être critique, elle ne perd pas de vue les apports bénéfiques des nouvelles technologies, en appelant à un dialogue plus nourri entre les citoyens, les gouvernements et les acteurs privés. Elle encourage, au fond, une attitude moins romantique envers ces technologies.
Au final, c’est un emprunt de l’auteur à Tocqueville qui résume le mieux l’ouvrage : « Il semble que si le despotisme venait à s’établir chez les nations démocratiques de nos jours, il aurait d’autres caractères : il serait plus étendu et plus doux et il dégraderait les hommes sans les tourmenter. » Consent of the Networked fournit des clés bienvenues pour éviter la concrétisation de ce scénario « post-huxleysien ».

Julien Nocetti

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Mémoires : un réformateur au sommet de l’État chinois

Cette recension d’ouvrage est issue de Politique étrangère (2/2012). Alice Ekman, chercheur associé au Centre Asie de l’Ifri, propose une analyse de l’ouvrage de Zhao Ziyang, Mémoires : un réformateur au sommet de l’État chinois (Paris, Seuil, 2011, 346 pages).

Les mémoires de Zhao Ziyang, ancien Premier ministre (1980-1987) et secrétaire général du Parti communiste chinois (1987-1989), sont désormais disponibles en français. C’est une très bonne nouvelle, puisque ce livre tiré de 30 cassettes enregistrées en résidence surveillée en 1999 et 2000 présente un grand intérêt historique mais aussi économique, politique et même psychologique.
Zhao revient évidemment sur les événements de la place Tiananmen et son refus d’appliquer la loi martiale contre les étudiants, suite auxquels il sera limogé puis définitivement écarté du pouvoir. Il apporte un éclairage précis sur les tensions internes au sein du Parti, entre conservateurs et réformateurs. Deng Xiaoping apparaît comme le principal responsable de la répression des manifestations de la place Tiananmen, sous l’influence des plus « gauchistes » du Parti, tel que Li Peng. Zhao se présente lui-même comme celui qui voulait réduire les tensions et les mécontentements du peuple et « profiter de l’occasion pour faire avancer les réformes politiques ». Il conclut par un plaidoyer en faveur d’un changement progressif de régime, indispensable selon lui pour soutenir les réformes économiques et résorber les « anomalies de l’économie de marché de la Chine, son côté malsain – vénalité des cadres, grave corruption de la société et creusement de l’écart des inégalités ».
Zhao retrace également, avec pédagogie et enthousiasme, la politique de réforme et d’ouverture de l’économie, pour laquelle il joua un rôle central : réforme de la politique agricole, stratégie de développement des régions littorales par le commerce extérieur, mise en place des zones économiques spéciales, augmentation de la rentabilité des entreprises d’État. L’ancien Premier ministre aborde à la fois les joies du lancement des réformes et les difficultés de leur mise en œuvre, alors que la tendance conservatrice du Parti s’opposait systématiquement aux changements. Il raconte ainsi comment certains dirigeants – tel Chen Yun, qui avait déjà participé à l’élaboration du premier plan quinquennal en 1950 – lui mettent des bâtons dans les roues, comment des secrétaires locaux du Parti refusent de déléguer une partie de leur pouvoir aux gérants nouvellement nommés des usines d’entreprises d’État. Ou encore comment des projets porteurs tombent à l’eau à cause de réticences internes au Parti, comme celui – que Zhao semble regretter encore – de ce constructeur automobile américain, prêt à investir massivement dans la construction d’une usine à Huiyang, dans le Guangdong. On comprend alors l’importance du choix des mots dans ce contexte : l’économie chinoise est, en raison des préventions idéologiques, une « économie marchande » plutôt qu’une « économie de marché de type occidental ». On comprend surtout à quel point les changements de mentalité au sein du Parti et de la société, indispensables pour soutenir les réformes, sont difficiles à initier après des décennies de propagande et d’isolement : « Chaque fois qu’il y avait des sujets impliquant les relations avec des étrangers, les gens avaient peur et de nombreuses accusations étaient proférées contre les réformateurs : les gens craignaient d’être exploités, de voir notre souveraineté entamée, ou que le pays ne subisse quelque humiliation. »
Au fil du récit, on entre dans la logique des réformateurs : idées nouvelles (résultat parfois d’un concours de circonstances, tel le développement de Pudong, à Shanghai), avancées par tâtonnement et prise en compte d’initiatives spontanées de la population (cas de la réforme agricole), premières expérimentations (zones économiques spéciales), égarements dus à l’inexpérience (méconnaissance de l’anticipation psychologique et de ses effets sur l’épargne et la consommation). Apparaît alors plus clairement le fonctionnement de l’ère Deng, ses méthodes de consultation et de prises de décision, mais aussi l’omniprésence de la révolution culturelle dans l’esprit des dirigeants, dont beaucoup, à l’instar de Zhao, en sont des victimes fraîchement réhabilitées.
On pourrait reprocher à l’ancien Premier ministre de dresser un bilan exagérément positif de l’ensemble de son action, de ne reconnaître que quelques erreurs mineures (annonce maladroite de la réforme des prix) mais ce biais est compréhensible, alors que l’histoire chinoise officielle gomme toujours son rôle d’architecte des réformes économiques. En revanche, plus difficile à comprendre est sa position ambiguë vis-à-vis de Hu Yaobang. On se demande pourquoi il ne rend pas clairement hommage à l’ancien secrétaire général du Parti, qui fut forcé à démissionner pour des prises de position finalement assez similaires aux siennes, et surtout pourquoi il retrace sans regret apparent le processus d’accusation collective de Hu auquel il a participé – sort qu’il subira lui-même deux ans plus tard.
Malgré ces ambiguïtés, les mémoires de Zhao constituent un récit essentiel pour comprendre la Chine d’aujourd’hui. Les sujets qui y sont abordés restent tous d’actualité : spectre de la révolution culturelle, tensions entre réformateurs et conservateurs, développement des réformes économiques, persistance de la corruption, etc.
L’intérêt de ce texte dépasse même les frontières de la Chine, puisqu’il s’agit du récit de la chute d’un homme, du sommet de l’État à l’assignation à résidence, et des dernières années de sa vie, marquées par l’isolement et par un sentiment d’injustice persistant. Sa description procédurière des réunions de juin 1989, des courriers envoyés à Deng, des trahisons et accusations au sein du Parti ne trompe pas : Zhao cherche à rétablir la justice alors qu’il se doute, lorsqu’il enregistre ses mémoires à l’âge de 81 ans, qu’il ne la verra pas. En 2005, l’ancien Premier ministre meurt à Pékin dans l’indifférence, sans réhabilitation et sans hommages.

Alice Ekman

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Les zones grises

Cette recension d’ouvrage est issue de Politique étrangère (1/2012). Serge Michailof propose une analyse de l’ouvrage de Gaïdz Minassian, Zones grises : quand les États perdent le contrôle (Paris, Autrement, 2011, 204 pages).

C’est à un sujet passionnant et particulièrement d’actualité que s’est attaqué Gaïdz Minassian dans un ouvrage ambitieux, celui de l’extension des « zones grises » où le pouvoir de l’État s’est érodé au point d’avoir de facto disparu. La nature ayant horreur du vide, l’État se trouve, dans ces zones grises, remplacé par d’autres pouvoirs non étatiques : bandes plus ou moins organisées aux activités délictueuses dans nos banlieues, mafias impliquées dans des activités criminelles structurées en Italie et en Amérique centrale, guérillas dont les motivations politiques se fondent dans le narcotrafic en Colombie, proto-États que se disputent deux pays en situation de conflit latent au Haut-Karabagh, milices tribales et islamiques dans cet État failli qu’est devenue la Somalie, Hamas et Fatah dans ce territoire au statut ambigu qu’est Gaza, pirates largement tolérés dans une zone maritime que se disputent Chine et autre pays riverains de la mer de Chine, enfin Talibans, groupes fondamentalistes et restes d’organisations tribales historiques dans les zones tribales du Nord-Ouest pakistanais.
Ce simple énoncé souligne l’ambition de l’ouvrage, qui comprend deux grandes parties : une première partie qui est plutôt une longue introduction à caractère théorique sur le concept des zones grises, ce qui les caractérise et ce qui permet ou facilite leur développement. Puis une seconde partie, qui procède à une présentation synthétique des différents cas déjà listés. Cette dernière est particulièrement attrayante, facile à lire et bien documentée, même si le spécialiste pourra ici et là trouver à redire. Elle regroupe en fait des cas très variés et dissemblables et rares seront ceux qui ne s’instruiront pas à sa lecture. Ces présentations mettent l’accent sur des similitudes entre des situations radicalement différentes et c’est à la fois l’intérêt et les limites de l’exercice, car classer dans une même catégorie la mer de Chine et nos banlieues peut susciter quelques réserves. Mais rapprocher les deux extrémités des filières de la drogue et montrer que, in fine, ce sont les carences de l’État qui permettent aux narco-économies de proliférer tant dans les banlieues françaises qu’en Colombie ou dans le Nord-Ouest du Pakistan est fort juste.
La première partie à caractère théorique est moins convaincante. Il aurait sans doute été plus logique de partir des études de cas pour en déduire des leçons, plutôt que de commencer par une analyse théorique du problème, mais ce point est mineur. On pourra regretter au plan de la forme une rupture de style et une expression parfois inutilement compliquée. On aurait aimé que l’auteur pousse son analyse pour lier le développement de ces zones grises aux problématiques des États fragiles et au développement des guerres civiles, les sujets étant étroitement liés. Le choix de l’auteur explique sans doute l’absence de référence à la masse considérable de travaux et de recherches conduits depuis 30 ans dans les pays anglo-saxons sur ces sujets ; on pense bien sûr, concernant la fragilité des États, à l’ouvrage de base de Jeffrey Herbst (States and Power in Africa: Comparative Lessons in Authority and Control, Princeton, NJ, Princeton University Press, 2000) et, sur les guerres civiles et zones de conflits, aux recherches de Paul Collier, quitte à critiquer ces ouvrages et leurs thèses, qui ont leurs faiblesses.
L’absence de référence aux auteurs anglo-saxons, il est vrai non disponibles en français, est un peu regrettable : elle aurait permis à l’auteur d’approfondir une conclusion fort juste, qui souligne que ce sont les faiblesses et les dysfonctionnements graves des États qui expliquent leur perte de contrôle sur certaines régions ou certains pans de leurs sociétés. Il aurait ainsi pu insister sur les engrenages dramatiques qui conduisent de la perte de contrôle par l’État du monopole de la violence à la disparition des autres services de l’État, au développement des activités illicites, à la mise en place de milices armées pour protéger ces activités, puis au développement d’une administration parallèle qui se substitue à l’État, rend la justice, etc. La conclusion de l’ouvrage, fort juste et particulièrement importante, aurait mérité d’être développée : elle souligne en effet le caractère déséquilibré et finalement inefficace de tout traitement purement sécuritaire de ces questions.
Au total, un livre intéressant et stimulant sur un sujet déjà extrêmement préoccupant, en passe de devenir un problème majeur du XXIe siècle.

Serge Michailof

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Médecins sans frontières

Cette recension d’ouvrage est issue de Politique étrangère (1/2012). Thierry Tardy propose une analyse de l’ouvrage de Claire Magone, Michaël Neuman et Fabrice Weissman (dir.), Agir à tout prix ? Négociations humanitaires : l’expérience de Médecins sans frontières (Paris, La Découverte, 2011, 344 pages).

Les débats actuels sur l’action humanitaire semblent converger sur le constat d’un « espace humanitaire » de plus en plus réduit. Les besoins humanitaires restent importants et le volume global de l’aide est même en expansion mais l’assistance humanitaire, victime de son rapprochement conceptuel et opérationnel avec l’action des forces armées, est en butte à des difficultés croissantes d’acceptabilité par les acteurs locaux et donc d’efficacité dans sa mise en œuvre.
Sans remettre directement en cause ce constat, cet ouvrage porte sur « la conquête et la défense » par les organisations humanitaires de leur « espace de travail », lequel est présenté comme le « produit d’un processus de transaction permanent avec les forces politiques et militaires locales et internationales ». Loin d’être garanti – ou non – par des acteurs tiers, l’espace humanitaire est le fruit d’une négociation mettant en jeu les intérêts communs et divergents des acteurs en présence.
Se pose donc la question de la nature des compromis obtenus et de leur caractère acceptable pour l’organisation humanitaire. Sur le terrain s’ensuit une série de dilemmes inhérents à toute négociation et susceptibles de remettre en cause les principes fondamentaux de l’action humanitaire. Si « tout est négociable », comme le souligne un des auteurs à propos de la Somalie, la difficulté réside dans la capacité à remplir la mission première d’assistance sans franchir la ligne rouge de la compromission.
Du Sri Lanka au Nigeria en passant par l’Éthiopie, l’Afghanistan et Gaza, 12 études de cas illustrent cette problématique de la conquête d’un espace de travail et de l’ambiguïté des compromis qui en découlent. Le mythe de l’indépendance de Médecins sans frontières (MSF) en ressort largement écorné. Ainsi, alors que l’intervention dans le débat public constitue l’une de ses raisons d’être, le « renoncement le plus fréquent auquel MSF consent est celui de sa liberté de parole ».
Au Sri Lanka, MSF finit par « accepter les diktats du gouvernement » et devient un « rouage du dispositif militaro-humanitaire dans l’espoir d’en atténuer la brutalité » ; au Yémen, l’organisation fait profil bas pour finalement nourrir la « propagande du gouvernement en niant les difficultés d’accès aux soins» de la population ; en Somalie, MSF a « peur des Shabaabs» et privilégie une communication publique « uniquement factuelle ». La gestion de ces dilemmes passe par l’attachement à quelques principes clés : il s’agit de savoir « à quelle politique l’association participe» et de veiller en toutes circonstances à ce que « l’aide aux victimes ne se transforme pas en soutien aux bourreaux ». En d’autres termes, « il s’agit moins pour MSF de conquérir une totale liberté d’action que d’être en mesure de choisir ses alliances… ».
L’ouvrage paraît à l’occasion du 40e anniversaire de la création de MSF. Sa grande vertu réside dans une analyse détaillée et sans concession des dilemmes permanents auxquels l’organisation est confrontée. Surtout, le travail révèle une très louable capacité d’autocritique des auteurs, tous représentants de MSF. Puissent d’autres acteurs, États ou organisations internationales impliqués dans le vaste champ des interventions multidimensionnelles, faire preuve de la même objectivité et capacité d’introspection.
Dans ce contexte, il est dommage que les essais de la deuxième partie soient aussi peu connectés à la problématique générale – l’analyse de Rony Brauman sur les dilemmes de la négociation humanitaire aurait été particulièrement appréciée. Enfin, on pourra regretter que presque rien n’indique dans le livre que la quête d’indépendance et les compromis auxquels MSF consent aient eu des effets bénéfiques tangibles sur le but ultime de son action : l’assistance aux populations en danger.

Thierry Tardy

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