Catégorie : Revue des livres Page 279 of 286

Les comptes rendus de lecture publiés dans PE

Histoire et avenir de l’intégration européenne

Cette recension d’ouvrage est issue de Politique étrangère (2/2012). Yann-Sven Rittelmeyer, chercheur au Cerfa (Ifri),  propose une analyse conjointe de l’ouvrage de Luuk Van Middelaar, Le Passage à l’Europe : histoire d’un commencement (Paris, Gallimard, 2012, 480 pages) et de celui de Jean-Claude Piris, The Future of Europe: Towards a Two-Speed EU? (Cambridge, MA, Cambridge University Press, 2011, 176 pages).

Deux éminents praticiens européens – le juriste Jean-Claude Piris et l’historien-philosophe Luuk Van Middelaar – ont publié simultanément deux ouvrages sur l’intégration européenne qui sont remarquables de complémentarité.
L. Van Middelaar livre un nouvel ouvrage sur l’histoire de la construction européenne. S’il s’ajoute à une littérature déjà riche, il n’en est pas moins pertinent de par la lecture personnelle qu’il propose. En choisissant délibérément de s’affranchir des lourdeurs du vocable européen mais aussi – très largement – des références aux écrits scientifiques passés, il resitue dans un récit global les éléments marquants de l’histoire de l’intégration européenne. Destiné autant à un public large qu’aux experts de la chose européenne, le texte pose avec simplicité mais justesse les grands problèmes de l’Union européenne (UE). Et sa distinction entre différentes sphères – interne, intermédiaire, externe – afin d’analyser les relations entre les États européens, puis sa description de trois stratégies – allemande, romaine, grecque – de conquête du public sont des éléments pertinents et stimulants que les spécialistes ne devraient pas négliger.
A contrario, l’ouvrage synthétique de J.-C. Piris se concentre sur l’analyse des scénarios institutionnels à même de permettre à l’intégration européenne de surmonter la crise. Après avoir évalué de manière claire la situation et les atouts actuels de l’UE, il étudie de manière détaillée ces différents scénarios : réviser les traités, approfondir les coopérations dans le cadre actuel ou mettre en place une « Europe à deux vitesses ». Il écarte rapidement le premier scénario au motif de son impossibilité politique. Pourtant, la contradiction entre le refus affiché de rouvrir les traités et les nombreuses demandes de petites révisions aurait sans doute mérité d’être davantage considérée, même si l’analyse ne pouvait conduire qu’au constat du décalage entre discours et volontés politiques réelles. Le deuxième scénario permet à l’auteur non seulement de recadrer salutairement le débat – souvent imprécis et désordonné – sur les intégrations différenciées mais aussi d’exposer les vastes possibilités offertes par les traités actuels.
Compte tenu des difficultés politiques, J.-C. Piris plaide clairement pour une UE à deux vitesses, avec une « avant-garde ». Il effectue toutefois la distinction entre une version soft, sans révision des traités, et une version audacieuse qui appellerait un « traité additionnel », c’est-à-dire un accord juridique international compatible avec les traités européens. La précision dont fait preuve l’auteur dans la formulation des options et de leurs implications juridiques fait de ce livre un utile manuel à l’usage des acteurs politiques.
In fine, au regard des multiples apports de ces deux ouvrages, on serait tenté d’appeler leurs auteurs à l’écriture d’un ouvrage à quatre mains, pour qu’ils puissent se projeter de concert sur l’avenir de l’Europe. De cette mutualisation pourrait naître une vision prospective incluant les enseignements tirés de l’histoire de la construction européenne, les enjeux philosophiques qui l’animent, les contraintes et possibilités juridiques et la désormais indispensable prise en compte des citoyens. Une entreprise ardue mais dont l’Europe aurait bien besoin.

Yann-Sven Rittelmeyer

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Internet et politique en Chine

Cette recension d’ouvrage est issue de Politique étrangère (2/2012), dont le premier dossier est consacré à « Internet, outil de puissance ». Alice Ekman, chercheur associé au centre Asie de l’Ifri, propose une analyse de l’ouvrage de Séverine Arsène, Internet et politique en chine : les contours normatifs de la contestation (Paris, Karthala, 2011, 420 pages).

Issu d’une thèse de doctorat soutenue en 2009, ce livre décrit la manière dont la société civile chinoise s’est approprié Internet comme moyen d’expression et signe de modernité. À partir d’une cinquantaine d’entretiens approfondis conduits en 2006 et 2007 auprès d’internautes pékinois nés après 1978, Séverine Arsène montre avec juste nuance que la contestation du régime proprement dite reste très minoritaire (les internautes prennent davantage la parole sur les questions de société), même si certaines mobilisations initiées sur Internet peuvent avoir un impact important, forçant les autorités à intervenir sur le terrain et même, dans certains cas, à changer la loi. L’auteur relativise par ailleurs l’empreinte de la censure sur le comportement des internautes, qui font preuve d’une forme de distanciation par rapport à de nombreuses positions ou communications officielles, et sont « probablement mieux informés des différents problèmes, et d’une manière plus critique, qu’il n’y paraît au premier abord ».
S. Arsène tire un bilan nuancé du rôle d’Internet dans le fonctionnement du régime chinois. Selon elle, Internet n’est pas un vecteur de contestation majeur – il ne conduit pas ses utilisateurs à remettre en question la place qui leur est réservée dans l’organisation du régime – mais plutôt un mode de participation politique, et aussi un outil d’aide à la décision au service d’un gouvernement technocratique. Internet, plate-forme où les usagers interpellent de temps à autre les autorités sur des questions qui les préoccupent, facilite la veille de l’opinion publique chinoise. Cette veille est utile au gouvernement central pour prévenir les contestations plus radicales et préserver la légitimité du parti. Parfois, les autorités mettent fin aux injustices dénoncées, à certains dysfonctionnements au sein du parti par exemple, alors que les internautes sont plus efficaces que la bureaucratie pour les déceler, notamment au niveau local.
Cette recherche, qui s’appuie sur des entretiens conduits il y a cinq ans, ne reflète pas exactement la situation actuelle, Internet n’étant plus l’outil exclusif des jeunes urbains (plus de 500 millions d’internautes en Chine en janvier 2012, soit près de 40 % de la population nationale) et ne pouvant plus tout à fait être considéré comme une forme de participation à la modernisation de la société. Surtout, la création, à la fin de l’année 2009, de Weibo – le Twitter chinois – a radicalement modifié les pratiques et le poids politique des réseaux sociaux en Chine. Les autorités chinoises en sont conscientes, elles qui ont suivi avec attention les révolutions arabes et s’attaquent aujourd’hui, en cette période de renouvellement de l’équipe dirigeante et à la suite de l’affaire Bo Xilai, aux « rumeurs » véhiculées sur les réseaux et qui pourraient mettre en péril la stabilité du régime. Aujourd’hui encore plus qu’hier, Internet est un puissant outil de participation politique en Chine, parfois de contestation, mais également de veille d’opinion  utile aux autorités.
Si ces évolutions sont de taille, le travail de recherche de S. Arsène n’est pas moins intéressant aujourd’hui, puisqu’il est le témoin d’une période charnière – 2006-2009 – durant laquelle la société chinoise s’est approprié Internet à sa manière, selon les opportunités du moment, pour en faire son outil d’expression privilégié. Grâce à ce livre, les années d’appropriation, déjà difficiles à retracer tant les changements ont été rapides, ne tomberont pas dans l’oubli.

Alice Ekman

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Révolution 2.0

Cette recension d’ouvrage est issue de Politique étrangère (2/2012), dont le premier dossier est consacré à « Internet, outil de puissance ». Marc Hecker, chercheur au Centre des études de sécurité de l’Ifri, propose une analyse de l’ouvrage de Wael Ghonim, Révolution 2.0 (Paris, Steinkis, 2012, 384 pages).

Révolution 2.0 devrait contribuer à mettre un terme aux controverses sur le rôle des médias sociaux lors des soulèvements arabes en montrant que, comme souvent, la vérité se trouve dans la nuance. Wael Ghonim est un spécialiste d’Internet : dans sa jeunesse, il a créé l’un des premiers portails Web dédié à l’islam avant de faire des études d’informatique, puis de se faire embaucher par Google. Sa vie bascule en juin 2010 lorsqu’il découvre sur le Web le visage ensanglanté de Khaled Saïd, un jeune homme battu à mort par deux policiers.
Les violations des Droits de l’homme sont monnaie courante dans l’Égypte de Hosni Moubarak et les affaires de ce type sont généralement étouffées. Wael Ghonim décide de faire bouger les choses et de créer anonymement une page sur Facebook en hommage à Khaled Saïd.
Les internautes affluent rapidement : en une heure, ils sont déjà 3 000 à avoir rejoint la page « Kullena Khaled Saïd ». C’est sur cette page que sont lancés les premiers appels à manifester pour demander justice pour Khaled Saïd. Plusieurs protestations silencieuses sont ainsi organisées dans différentes villes d’Égypte. Face à l’ampleur de la contestation, le régime finit par lâcher du lest : les deux policiers responsables du meurtre sont arrêtés.
L’éviction du président tunisien Zine el-Abidine Ben Ali amène Wael Ghonim à penser que les dictateurs ne sont pas indétrônables et le pousse à intensifier son militantisme en ligne. Au début de l’année 2011, la page « Kullena Khaled Saïd » compte 300 000 membres. Un appel à manifester pour le 25 janvier – date à laquelle est célébrée la journée de la police – y est lancé. Les principaux Web activists comprennent que le passage du virtuel au réel n’est pas chose aisée et que l’organisation d’une manifestation de masse ne peut reposer seulement sur Facebook. Ils prennent alors contact avec l’opposition politique organisée, avec les clubs de supporters des principales équipes de football et avec des imams, pour toucher un public qui n’utilise pas Internet. La tactique s’avère payante : la manifestation du 25 janvier est un succès et marque le vrai début de la révolution égyptienne.
Les autorités réalisent tardivement l’importance des réseaux sociaux et tentent de bloquer l’accès à Internet. Elles organisent aussi des contre-manifestations. Rien n’y fait : les opposants au régime tiennent bon et continuent d’exiger la démission de H. Moubarak. Wael Ghonim, de son côté, ne participe pas aux manifestations : le 27 janvier, il est arrêté par la police, soupçonné de travailler pour une « puissance étrangère » et accusé de trahison. Il ne sort de sa cellule que 11 jours plus tard, alors que le régime vacille. Pendant sa détention, sa qualité d’administrateur de la page « Kullena Khaled Saïd » a été révélée au public, si bien qu’il est accueilli comme un héros sur la place Al-Tahrir. Il est invité à s’entretenir avec le nouveau ministre de l’Intérieur de H. Moubarak, puis avec le Premier ministre. Il refuse de transiger : le départ du raïs n’est pas négociable. Quelques heures plus tard, le président égyptien annonce sa démission. La révolution 2.0 a eu raison du « pharaon ».

Marc Hecker

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DarkMarket et cybercriminalité

Cette recension d’ouvrage est issue de Politique étrangère (2/2012), dont le premier dossier est consacré à « Internet, outil de puissance ». Julien Nocetti, chercheur associé au centre Russie/NEI de l’Ifri, propose une analyse de l’ouvrage de Misha Glenny, DarkMarket: Cyberthieves, Cybercops, and You (New York, Knopf, 2011, 304 pages).

Avant DarkMarket, les ouvrages sur la cybercriminalité se rangeaient en deux catégories. La première regroupe les auteurs – la plupart issus du milieu de la sécurité – se faisant un devoir d’alerter sur l’imminence d’un « Pearl Harbor numérique » ou d’un « cyber-Katrina ». La seconde, des experts informatiques et des chercheurs, qui optent pour une approche technique et des ouvrages au jargon impénétrable.
Une troisième catégorie émerge, composée d’ouvrages écrits par des journalistes et fourmillant d’enquêtes de terrain et de personnages décalés. Le résultat est concluant. Ces ouvrages narrent les histoires captivantes de hackers malfaisants (Kingpin, de Kevin Poulsen), d’enquêteurs au noble dessein (Fatal System Error, de Joseph Menn) et, dans le cas de DarkMarket, de batailles virtuelles où les affrontements se matérialisent. L’opus de Misha Glenny tente la biographie d’un obscur forum Web qui, entre 2005 et 2008, connectait acheteurs et vendeurs d’informations volées – généralement des données bancaires – et conseillait les programmes informatiques requis pour les subtiliser.
Sorte d’E-Bay de la cybercriminalité, DarkMarket était plus exclusif que son modèle : l’internaute devait préalablement obtenir un parrainage. Une communauté relativement vaste – 2 500 membres à l’apogée du site – a permis de voler plusieurs millions de dollars.
Puis vient cette révélation surprenante : pendant plus de deux ans, à l’insu de ses membres, DarkMarket a été administré par un agent du Federal Bureau of Investigation (FBI) sous couverture de l’identité d’un célèbre spammer polonais. Bien que nombre d’aspects de l’enquête du FBI restent drapés de mystère, les experts de l’agence s’avèrent plus créatifs qu’on ne pense. Coopérant avec ses homologues européens, le FBI parvient à arrêter la plupart des responsables de DarkMarket.
Journaliste d’investigation talentueux, M. Glenny a rencontré aussi bien les enquêteurs que les cybercriminels. Il dissèque l’histoire éphémère mais tortueuse de DarkMarket dans un style méticuleux, presque chirurgical. L’auteur, qui a publié des ouvrages sur l’Europe de l’Est avant de se consacrer au crime organisé puis à la cybercriminalité, est fort bien informé. Il dispose pour cela d’un casting impressionnant : agents du renseignement militaire turc, Tigres tamouls, membres de la famille royale saoudienne, frère d’un juge de la Cour suprême américaine, etc.
Plus que le simple récit, DarkMarket privilégie l’approche anthropologique de la communauté DarkMarket, élucidant ses motivations, ses procédés et sa philosophie anarchiste. Bien des cybercriminels optent pour ce milieu pour les mêmes raisons qui poussent la jeunesse désœuvrée du monde entier vers une criminalité plus classique. Désespoir et rejet de la pauvreté planent sur ce livre. C’est là un apport majeur de l’auteur : indépendamment des sommes d’argent dépensées par les États et par les entreprises pour leur sécurité informatique, la guerre contre la cybercriminalité ne sera pas vaincue sans qu’on appréhende pleinement la psychologie de ses adeptes.
DarkMarket ne cherche pourtant pas à replacer la disparition du site éponyme dans un contexte plus large. Le lecteur aimerait connaître la probabilité de l’émergence de successeurs ou savoir dans quelles autres formes d’activités peuvent s’engager les cybercriminels… En dépit de cette limite, l’ouvrage illustre remarquablement la façon dont la microhistoire d’Internet s’écrit sous nos yeux.

Julien Nocetti

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