Catégorie : Revue des livres Page 278 of 286

Les comptes rendus de lecture publiés dans PE

Israel’s Palestinians: The Conflict Within

Cette recension d’ouvrage est issue de Politique étrangère (2/2012). Pierre Renno propose une analyse de l’ouvrage d’Ilan Peleg et de Dov Waxman, Israel’s Palestinians: The Conflict Within (Cambridge, MA, Cambridge University Press, 2011, 272 pages).

Plutôt que d’envisager le conflit externe et l’avenir des territoires occupés, les auteurs choisissent ici de s’intéresser au conflit interne et au statut des Palestiniens citoyens d’Israël. Peu médiatisée et largement ignorée dans les négociations, cette dimension du conflit est pourtant centrale pour l’avenir de l’État d’Israël. La présence, en Israël, de quelque 1,3 million de Palestiniens citoyens d’Israël (20 % de la population israélienne) ne manque pas d’interroger le devenir d’un État défini comme juif et démocratique. Pour Ilan Peleg et Dov Waxman, la situation est, depuis octobre 2000, particulièrement alarmante et le statu quo se révélera vite intenable.
Dans une première partie, les  auteurs nous présentent cette population palestinienne de l’intérieur : situation socio-économique, discours de ses représentants politiques et risques d’une éventuelle radicalisation (chap. 1-3). Ils interrogent ensuite la manière dont la majorité juive perçoit les populations arabes israéliennes (chap. 4). La seconde partie envisage les possibilités de réduire les tensions entre juifs et Palestiniens dans l’État d’Israël. Les auteurs rappellent d’abord les origines historiques de la situation d’hégémonie ethnique prévalant en Israël (chap. 5). Ils listent ensuite divers types de régimes susceptibles de constituer une alternative à la situation actuelle (chap. 6), avant de présenter leurs propres idées pour améliorer le statut, les droits et les conditions de la minorité palestinienne d’Israël. Le compromis envisagé se fonde sur l’idée d’un État qui serait tout à la fois « la patrie [homeland] juive et l’État de tous ses citoyens » (chap. 7). Même si elle est destinée à être combattue par les juifs comme par les Arabes, cette proposition est selon eux la seule à même de réduire les tensions que connaît aujourd’hui la société israélienne (chap. 8).
Sur un thème surinvesti par les discours militants, D. Waxman et I. Peleg réussissent à proposer un travail d’une grande rigueur. Leur première partie, descriptive, est solidement argumentée et ne cède jamais à la rhétorique dénonciatrice : les auteurs essaient toujours de fonder leurs dires sur des faits ou des données statistiques. Dans la seconde partie, la dimension normative est assumée. Mais les deux auteurs agrémentent leur proposition de considérations typologiques et comparatistes claires et pertinentes. Ce travail se distingue également par sa capacité à intégrer aux analyses proposées l’actualité récente sur les Palestiniens d’Israël. Le lecteur intéressé pourra ainsi y trouver une présentation détaillée des Vision Documents (quatre documents traitant de la nature et de l’avenir de l’État d’Israël produits par diverses organisations palestiniennes d’Israël entre 2006 et 2007) ou encore des éléments sur les « lois sur la loyauté », portées depuis 2009 par Yisrael Beitenou.
Cet ouvrage propose un excellent tour d’horizon de la question des Palestiniens d’Israël. On reprochera éventuellement aux auteurs de ne pas avoir couplé ce tour d’horizon à des illustrations plus microsociologiques : leur démonstration, si elle use (et parfois abuse) des sondages d’opinion, laisse rarement place à l’évocation des relations quotidiennes entre juifs et Palestiniens.

Pierre Renno

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Les islamistes au défi du pouvoir

Cette recension d’ouvrage est issue de Politique étrangère (2/2012). Mohamed-Ali Adraoui propose une analyse de l’ouvrage de Samir Amghar (dir.), Les Islamistes au défi du pouvoir : évolutions d’une idéologie (Paris, Michalon, 2012, 208 pages).

Une idéologie à prétention radicale peut-elle se transformer – surtout lorsqu’elle provient de la sphère religieuse et que son ambition initiale est de soumettre à la vision sacrale de ses militants l’ensemble de l’espace social ?
L’offre islamiste s’est bel et bien installée dans le processus démocratique. L’analyse du spectre des confrontations de l’islam politique aux réalités de l’exercice du pouvoir laisse entrevoir un éventail somme toute large de positionnements, l’environnement étant primordial pour saisir la nature de l’insertion dans le jeu politique. La thèse générale va plutôt dans le sens d’une intégration dans un jeu « pluraliste » parallèlement au maintien d’un discours de défense de l’identité religieuse de la société. Les mouvements islamistes ayant fait le choix de s’inscrire dans un système peu ou prou démocratique ont eu tendance, malgré la persistance de postures pouvant passer pour problématiques, à jouer le jeu du formalisme démocratique.
C’est le cas au Maroc ou au Liban. Le premier a vu l’entrée en politique du Parti de la justice et du développement (PJD) s’accompagner d’une modération tant pour ce qui est de l’acceptation de la norme démocratique que de la reconnaissance du régime monarchique, même si certaines inclinations idéologiques demeurent, notamment lorsque la morale religieuse ou certaines valeurs familiales sont présentées comme menacées. Au pays du cèdre, l’inscription du « Parti de Dieu » dans le jeu démocratique a conduit à mettre en avant la portée nationaliste et sociale du mouvement, relativisant la référence religieuse.
L’évolution se vérifie en partie dans le cas palestinien, où le Hamas doit gérer les contraintes liées au système démocratique et à l’agenda de résistance nationale, et en Turquie, où le Parti de la justice et du développement (Adalet ve Kalkinma Partisi, AKP) fait pour certains figure d’exemple à suivre, même s’il semble difficile de considérer son expérience comme mécaniquement transposable. La Tunisie fait également écho à cette dynamique puisque l’aggiornamento du mouvement Ennahda est moins présenté comme résultant d’un « agenda caché » que comme le fruit d’une contrainte liée à la transition démocratique, qui l’oblige à agir en « parti de gouvernement ».
Un autre phénomène, observable au Pakistan et au Yémen, semble être l’échec relatif de l’islamisme, si l’on en juge par la déception d’une partie de sa base sociale. Le « dilemme » serait dès lors celui-ci : faut-il revenir à un discours plus radical ou diluer définitivement la visée protestataire pour ne pas aggraver les difficultés socio-économiques et diplomatiques ? Le cas algérien, du fait des événements de 1991, constitue une exception : les spéculations demeurent sur la pratique d’un pouvoir jamais réellement exercé ailleurs qu’au niveau local.
Le dernier chapitre sur les Frères musulmans égyptiens suit plus la propension du mouvement à se fondre dans un système fondé sur la souveraineté du peuple qu’il n’expose l’histoire de son insertion dans un jeu « ouvert ». L’auteur se situe du côté de ceux pour qui les Ikhwan restent une organisation fortement idéologisée, largement incapable de revoir son credo.
Cet ouvrage, fruit de l’apport de chercheurs spécialisés dans l’étude d’un pays précis, vient indéniablement combler un vide à l’heure où d’aucuns craignent l’avènement d’un « printemps islamiste ». L’analyse de l’islam politique au sein d’un État sur un temps long constitue la principale plus-value de ce travail dont les conclusions, certes prudentes, insistent sur la nécessité de concevoir ce phénomène en constante interaction avec son environnement, de manière à saisir l’ampleur de ses mutations actuelles et futures.

Mohamed-Ali Adraoui

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L’Élargissement met-il en péril le projet européen ?

Cette recension d’ouvrage est issue de Politique étrangère (2/2012). Yves Gounin propose une analyse de l’ouvrage de Lukas Macek, L’Élargissement met-il en péril le projet européen ? (Paris, La Documentation française, 2011, 176 pages).

En 1957, la Communauté économique européenne (CEE) comptait six États fondateurs. Le nombre de ses membres est passé à neuf en 1973, dix en 1981, 12 en 1986, 15 en 1995, 25 en 2004 et 27 en 2007. L’Union européenne (UE) accueillera le 1er juillet 2013 la Croatie, 28e État membre. Cinq États ont le statut officiel de candidat : la Turquie, l’Islande, le Monténégro, la Macédoine et la Serbie. D’autres espèrent l’avoir bientôt (la Bosnie-Herzégovine, l’Albanie, le Kosovo, la Moldavie, etc.), laissant augurer une Europe à 35 ou 36 membres. Le jeune directeur tchèque de Sciences Po Dijon, Lukas Macek, présente avec une grande clarté l’histoire des élargissements passés, le bilan qui peut en être fait, les débats qu’ils ont suscités et les défis que les élargissements futurs présentent.
L’adhésion d’un pays candidat dépend bien sûr de sa capacité à rejoindre la famille européenne. Comme l’exigent les célèbres « critères de Copenhague », il lui faut des institutions démocratiques, une économie de marché viable et la capacité de reprendre et de mettre en œuvre l’« acquis communautaire » – tâche d’autant plus herculéenne que cet acquis a exponentiellement augmenté au fil des ans. Mais les mérites propres du candidat ne suffisent pas : l’adhésion dépend aussi de la capacité de l’Union à l’accueillir. Comme l’annonce le titre de son ouvrage, L. Macek insiste sur cette dimension. L’appréciation qu’on peut porter sur l’élargissement varie du tout au tout selon le point de vue adopté. Pour le candidat, l’adhésion est, dans la quasi-totalité des cas, une perspective enviable : elle vaut délivrance d’un brevet de démocratie et promesse de prospérité économique, directement à travers l’accès aux fonds de cohésion et indirectement via les gains espérés du marché intérieur. En revanche, pour le projet européen, l’élargissement est un pari risqué.
Jacques Delors avait coutume de comparer la construction européenne à une bicyclette : l’Europe doit avancer sous peine de tomber. L’élargissement de l’Union européenne semble gouverné par la même logique. Depuis sa création, l’Europe s’est élargie. Elle continue de le faire au point que l’élargissement est devenu une attribution à part entière de l’UE, au même titre que l’agriculture ou le marché intérieur. Rien ne semble devoir enrayer ce mouvement brownien, sinon le sentiment naissant que cette « fuite en avant », sans limites préétablies, devra un jour s’interrompre sauf à vider le projet européen de son sens.
Le « grand élargissement » de 2004- 2007 a marqué un changement d’échelle. Le bilan objectif qu’on peut en faire n’est pas mauvais : les économies est-européennes ont rattrapé une part de leur retard, les « plombiers polonais » n’ont pas émigré en masse. Pour autant, ces élargissements ont été grevés de nombreux malentendus. Les nouveaux membres, qui revendiquaient un droit au « retour à l’Europe », estiment avoir trop longtemps fait antichambre et être traités comme des citoyens de seconde zone. Les anciens États membres, qui n’ont pas été directement consultés, ont profité des référendums sur le traité constitutionnel pour manifester leur désaccord. En France notamment, la prise de conscience s’est lentement faite que l’Europe élargie ne serait pas « la même en plus grand » – selon l’heureuse expression de Jacques Rupnik – mais que ce changement d’échelle induirait un changement de nature.
Longtemps consensuel, le débat autour de l’élargissement ne recoupe pas les lignes traditionnelles de clivage politique. Les défenseurs de l’élargissement se recrutent aussi bien parmi les pro-européens (qui estiment qu’il n’est pas incompatible avec l’approfondissement) que parmi les eurosceptiques (tels les Britanniques, qui espèrent grâce à lui « diluer l’Europe »), parmi les tenants d’une « Europe puissance » (seule une Europe élargie à l’échelle du continent sera de taille à faire face aux défis de la mondialisation) ou ceux d’une « Europe espace » (désireux de repousser toujours plus loin les limites du marché intérieur).
La seule question qui vaille s’avère être celle de l’identité européenne. C’est à cette aune que L. Macek disqualifie la candidature turque. Sans nier le dynamisme démographique et économique de ce grand pays émergent, L. Macek interroge l’ancrage européen, occidental et laïc de la Turquie. Le même raisonnement le conduit aux mêmes réserves vis-à-vis d’une éventuelle candidature ukrainienne. Pour autant, l’Union osera-t-elle dire non à ses candidats ? De Gaulle avait mis son veto à l’entrée du Royaume-Uni en 1963 et en 1967. Nicolas Sarkozy et Angela Merkel ont mis le leur à celle de la Turquie. Mais le coût d’un tel refus est immense et le risque existe qu’un lâche assentiment prévale. « Il est des institutions qui périssent d’un excès de politesse », écrivait Vaclav Havel.

Yves Gounin

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Comment sortir de la crise de l’euro ?

Cette recension d’ouvrage est issue de Politique étrangère (2/2012). Walter Mathian propose une analyse de l’ouvrage de Jean Pisani-Ferry, Le Réveil des démons : la crise de l’euro et comment nous en sortir (Paris, Fayard, 2011, 228 pages).

Dans la décennie qui a suivi la création de l’euro, l’Europe a semblé durablement immunisée contre les attaques des marchés financiers qui l’avaient déstabilisée au début des années 1990. Depuis 2010, les attaques dont l’euro a été victime, au point de menacer son existence même, ont redonné à la question monétaire une actualité qu’elle semblait avoir perdue. Jean Pisani- Ferry présente les faiblesses congénitales de notre monnaie unique, décrypte l’enchaînement des événements qui ont conduit à la crise de 2010 et propose quelques pistes de sortie de crise.
La création de l’euro était, à la lumière de la théorie économique, un choix risqué, les considérations politiques ayant emporté la décision : elle permettait de mobiliser l’Europe autour d’un projet unificateur à un moment où les forces centrifuges auraient pu l’emporter. Or l’enthousiasme des dirigeants et des peuples européens s’est rapidement émoussé, si bien que le passage effectif à l’euro s’est fait dans une relative discrétion en 1999, sans qu’en soient tirées les conséquences dans la conduite des politiques économiques nationales. Dans la décennie qui a suivi, l’horizon est resté relativement clair, ce qui a temporairement calmé les débats.
La crise financière de 2008 a mis en lumière les déséquilibres macroéconomiques qui s’étaient formés souterrainement : écarts de compétitivité entre les pays du Sud et du Nord, apparition de bulles financières ou immobilières, hausse de l’endettement public et privé. J. Pisani-Ferry décrit avec précision l’enchaînement implacable des événements qui ont suivi, depuis la fameuse « tragédie grecque » qui a commencé en 2010, les inquiétudes de l’été 2011 autour des banques européennes, jusqu’aux débats des mois suivants sur l’organisation et la gouvernance de la zone euro. À ces différentes étapes, les dirigeants européens ont dû réexaminer séance tenante des questions qui avaient été écartées jusqu’alors : faut-il aider les États en difficulté ? Doit-on faire payer les banques au risque de souffler sur les braises de la crise financière ? Jusqu’où faut-il aller dans la surveillance des politiques budgétaires ? Ils ont mené leur réflexion dans l’urgence et sous le regard inquiet du reste de la planète : l’annonce en octobre 2011 par Georges Papandréou de l’organisation d’un référendum sur les réformes économiques imposées par la situation de son pays en restera le moment le plus dramatique.
La zone euro a bénéficié début 2012 d’un relatif apaisement, auquel l’action résolue de Mario Draghi, le nouveau président de la Banque centrale européenne (BCE), a largement contribué. Pour autant, des solutions durables à la crise restent à trouver. L’auteur – c’est là qu’on l’attendait le plus – évoque les options qui font aujourd’hui débat, la principale étant de savoir s’il faut sortir de l’euro. Sans surprise, il s’y oppose en considérant les contraintes juridiques et techniques d’une telle opération ainsi que son coût économique et financier.
Le « choix du démantèlement » étant écarté, J. Pisani-Ferry, dont les convictions pro européennes sont  connues, préconise des avancées parfois radicales dans l’intégration économique de la zone euro. Il n’oublie pas qu’un tel approfondissement devra s’appuyer sur un débat démocratique approfondi, à l’image de celui qui a agité l’Allemagne depuis 2010. Perspective dont il n’ignore pas la difficulté. Comment demander aux peuples européens de faire aujourd’hui et dans l’urgence le saut fédéraliste, alors que chacun des « petits pas » vers l’unification européenne a jusqu’à présent nécessité de longs débats ? Comment convaincre les peuples européens qu’aller plus loin dans l’intégration fournira une réponse aux problèmes que ce processus n’a jusqu’à présent pas résolus ? Les défenseurs éclairés de l’Europe, dont l’auteur fait partie, ne devront pas économiser leurs efforts quand ce débat sera engagé.

Walter Mathian

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