Catégorie : Revue des livres Page 283 of 286

Les comptes rendus de lecture publiés dans PE

La crise dans tous ses états

Cette recension d’ouvrage est issue de Politique étrangère (1/2012). Marc Crapez, chercheur en science politique associé à Sophiapol (Paris 10), propose une analyse de l’ouvrage de Yann Échinard et Fabien Labondance (dir.), La Crise dans tous ses états (Presses universitaires de Grenoble, 2011, 174 pages).

Cet ouvrage fournit d’utiles repères. La crise des caisses d’épargne américaines aurait pu être évitée si les autorités l’avaient anticipée, en fermant rapidement les institutions insolvables. Comme pour la crise des banques japonaises, une lenteur dans la révélation de la sous-capitalisation a renforcé l’aléa moral. D’abord parce qu’une institution au bord de la faillite est incitée à prendre des risques. Ensuite parce que des pertes latentes non révélées érodent la confiance accordée au secteur financier, en empêchant une distinction entre institutions saines et contaminées.
La crise asiatique de 1997 a permis, lentement mais sûrement, aux membres de l’Association des Nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN) élargie à ses voisins du Nord, Chine, Japon et Corée du Sud, de jeter les bases d’un régime monétaire et financier régional stable. Furent institués des réunions régulières des ministres des Finances, un renforcement des échanges d’informations et de la surveillance, sans oublier une amélioration de l’offre de ressources étendant les accords de swaps. À noter aussi une initiative visant à rendre les marchés obligataires des membres plus efficaces et plus liquides, en favorisant la capitalisation des marchés obligataires en monnaies locales, l’accès aux données étant facilité par le site Asian- BondsOnline.
Dans la crise grecque, la Banque centrale européenne (BCE) a su s’affranchir des traités européens en achetant directement des emprunts d’État. Les responsables gouvernementaux ont créé un fonds d’assistance financier. Mais l’union monétaire souffre d’un problème de crédibilité, qui résulte en partie de stratégies non coopératives, liées à l’absence de coût du non-respect du Pacte de stabilité et de croissance (PSC). Une union budgétaire pourrait y remédier.
Elle serait assortie d’une agence fiscale européenne, qui rendrait publics les écarts à la cible, afin d’améliorer l’application des règles ou les réajustements. ECOFIN réaliserait des statistiques fiables des finances publiques. Cette transparence permettrait la surveillance des finances publiques par les marchés financiers.

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La révolution arabe en dix leçons

Cette recension d’ouvrage est issue de Politique étrangère (4/2011). Denis Bauchard, conseiller pour le Moyen-Orient à l’Ifri, propose une analyse de l’ouvrage de Jean-Pierre Filiu, La Révolution arabe : dix leçons sur le soulèvement démocratique (Fayard, 2011).

Parmi les nombreux livres parus à la suite du « printemps arabe », on retiendra celui de Jean-Pierre Filiu. Publié d’abord en anglais aux États-Unis et traduit par l’auteur lui-même, il est sans doute l’un des plus stimulants. J.-P. Filiu essaie de dégager « quelques leçons » d’un processus qui est loin d’être achevé, car il s’agit bien, selon lui, de « La Révolution » avec un L et un R majuscules.
Après avoir fait la chasse aux idées reçues, il tire quelques premières conclusions. On ne peut que partager son analyse lorsqu’il écrit que les Arabes ne sauraient constituer une exception face à la démocratie et que les musulmans peuvent vivre dans des pays démocratiques. Il souligne à juste titre le rôle joué par la jeunesse, tout à la fois frustrée, mondialisée, numérisée, qui ne se reconnaît pas dans ces régimes oppressifs d’un autre âge. Il note le rôle d’accompagnement de la révolution des armées, décisif dans plusieurs pays. Il analyse l’embarras des mouvements islamistes, dont les Frères musulmans : ceux-ci n’ont joué aucun rôle dans le déclenchement de la révolution mais ont pris le train en marche avec un certain succès. Tout en évoquant le rôle des réseaux sociaux, il n’en surévalue pas l’importance. Il a raison de souligner que la question palestinienne non seulement n’a pas été évacuée, mais qu’elle demeure « au cœur » des opinions arabes. L’assaut donné à l’ambassade d’Israël au Caire le 9 septembre 2011 montre bien que le problème demeure entier.
« Vague historique » qui n’en est qu’à ses débuts, le « printemps arabe » a enclenché une dynamique qui n’est pas près de cesser de produire des effets. Certes, ce processus ne sera pas linéaire : il y aura des tensions, des crises, voire des retours en arrière. En effet, les révolutions arabes ont devant elles des défis de toutes sortes : sociaux, politiques, économiques. Comme le reconnaît l’auteur, « il faudra des décennies pour les surmonter ». Si le « mur de la peur » est tombé et si rien ne sera désormais comme avant, le calendrier et le point d’aboutissement du processus n’apparaissent pas encore clairement tandis que la contre-révolution s’organise autour de l’Arabie Saoudite.
Il est clair – et l’auteur en convient – que des risques existent pour ces révolutions : risques de récupération mais aussi de confiscation ou de restauration. À cet égard, le rôle que vont jouer les deux forces organisées existant dans le monde arabe – d’une part l’armée, d’autre part les mouvements islamistes, notamment les Frères musulmans – sera décisif dans le succès ou l’échec des révolutions.
Dans un article récent de la New York Review of Books, Hussein Agha et Robert Malley montrent que cette contre-révolution est en marche et qu’elle dispose d’atouts importants. Pour sa part, J.-P. Filiu est résolument optimiste. Souhaitons qu’il ait raison.

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L’Europe vue par…

Cette recension d’ouvrage est issue de Politique étrangère (4/2011). Olivier Jehin, ancien responsable de l’Ifri à Bruxelles, propose une analyse conjointe des ouvrages d’Alain Minc, Un petit coin de paradis (Grasset, 2011), et de Laurent Cohen-Tanugi, Quand l’Europe s’éveillera (Grasset, 2011).

Îlot de paix et de prospérité cheminant à petits pas sur la voie de son intégration, l’Europe a été tout au long de la deuxième moitié du XXe siècle ce « petit coin de paradis » vanté par Alain Minc. Elle l’a été au point de souffrir de ce que l’on pourrait appeler le syndrome de l’île enchantée. Pendant les années grasses, elle s’est laissée aller à la torpeur de son bien-vivre sans penser à l’avenir, sans s’adapter au monde qui changeait, sans même prendre conscience d’elle-même.
Hier, tout allait si bien que rien ne pressait. À quoi bon accélérer l’intégration politique, l’union économique, la définition d’un « intérêt national européen », pour reprendre l’expression de Nicole Gnesotto, et d’objectifs stratégiques communs ? Aujourd’hui, alors que l’argent vient à manquer, tous les petits coins de ce paradis sombrent dans l’introversion, au risque de laisser l’édifice commun s’effondrer.
Comment ne pas voir qu’à force de cultiver leurs différences et leurs égoïsmes nationaux, les Européens, à l’image des Suisses, se condamnent, comme le dit A. Minc, à n’être plus que sujets d’une histoire qu’ils n’assument plus ? Pour échapper à l’engrenage et redevenir acteurs, il leur faut impérativement prendre conscience d’eux-mêmes, se penser comme Européens. À contre-courant de l’esprit du moment, ce petit livre résonne comme un vibrant appel à la fierté européenne, parce que « l’humilité interdit toute stratégie ; la fierté l’autorise ».
Et les raisons d’être fier d’être Européen sont légion. L’auteur décrit une Europe plus libérale et moins religieuse que les États-Unis et capable, dans le champ économique et social, si elle le veut vraiment, de « préserver un modèle d’équilibre sans égal au monde ». A. Minc croit en la capacité d’émulation entre États membres, qui apporterait « sans le vouloir et parfois sans le savoir » une saine contagion, allemande en matière budgétaire, française en politique industrielle, britannique dans l’innovation et scandinave dans la technologie. L’auteur préconise cependant de « préserver l’européanité de nos entreprises stratégiques », de fusionner les grands instituts de recherche et de constituer des universités européennes de rang mondial, d’élaborer une vraie politique européenne de « l’immigration choisie ». Et d’oser ce pari : « Avec des sociétés civiles de plus en plus actives, des groupes d’intérêt de plus en plus présents, des acteurs de plus en plus revendicatifs, la vision européenne de l’économie deviendra la référence. »

Pour Laurent Cohen-Tanugi, l’Europe doit se réveiller et se doter, dans les prochaines années, d’attributs lui permettant d’approcher le plus possible du statut de grande puissance, aussi intégrée et dynamique que possible. « Le temps presse, et l’heure n’est plus au réalisme de l’impuissance bridant depuis des années la volonté européenne, mais à l’audace libératrice », écrit l’auteur dans une critique à peine voilée de ceux qui nous gouvernent, à Bruxelles comme dans les capitales nationales.
Les faiblesses de l’Union européenne (UE) sont connues : budget communautaire sous-dimensionné et conçu comme un système de redistribution sans effet de levier ; union monétaire sans union économique ; déficiences dans les domaines clés de la démographie, de la productivité, de l’enseignement supérieur, de la recherche et de l’innovation ; dilution de l’esprit communautaire à la suite de l’élargissement ; absence de leadership, notamment de la Commission européenne ; échec de la logique intergouvernementale. À quoi il faut ajouter « une idéologie européenne » qui exclut le recours à la force, entraîne une réduction des dépenses militaires et définit l’UE comme une « puissance civile » à l’égard du reste du monde. Une idéologie, nous dit l’auteur, qui met l’Europe « en porte-à-faux face à l’évolution du monde, sorte d’exception naïve et menacée d’insignifiance dans un univers d’empires et de nations-continents ». Aussi l’Europe doit-elle enfin commencer à « ne plus se penser seulement comme modèle mais aussi comme puissance, à compléter son discours sur les valeurs et l’exemplarité par l’identification et la défense de ses intérêts, et à se doter d’instruments politiques, juridiques, diplomatiques et militaires comparables à ceux des autres pôles du Nouveau Monde ».
Cet essai veut « convaincre les États et les citoyens de la nécessité d’avancer vers une fédération d’États-nations afin que l’Europe demeure dans la course et pèse de tout son poids dans la mondialisation ». Pour y parvenir, l’auteur préconise la constitution de listes transnationales aux élections européennes et la nomination à la tête des institutions de personnes issues de la majorité parlementaire ; le remplacement des référendums nationaux pour la ratification des traités par une consultation à l’échelle de l’UE ; la généralisation de la codécision législative et du vote à la majorité qualifiée au Conseil ; une revalorisation et une autonomisation progressive du budget communautaire.
Cette décennie est décisive. L’Europe a des atouts mais elle doit d’urgence apprendre à en tirer profit pour promouvoir ses intérêts. Et L. Cohen-Tanugi de conclure : « À défaut de faire trembler la planète, le Vieux Continent a encore les moyens de demeurer l’un des pôles majeurs de prospérité et de civilisation du monde de demain. À condition que les Européens se réveillent enfin. »

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Afrique du Nord – Moyen-Orient

Article issu de Politique étrangère (4/2011), paru le 21 décembre 2011, portant sur l’ouvrage Afrique du Nord – Moyen-Orient : révolutions civiques, bouleversements politiques, ruptures stratégiques (éd. 2011-2012) dirigé par Frédéric Charillon et Alain Dieckhoff (La Documentation française, 2011, 146 pages). L’article qui suit a été rédigé par Denis Bauchard.
Retrouvez Denis Bauchard et Frédéric Charillon dans le prochain numéro de PE (1/2012), dans un dossier sur les soulèvements arabes.

Depuis la disparition du regretté Rémy Leveau, la direction de l’ouvrage collectif publié annuellement par La Documentation française sur l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient a été reprise conjointement par Frédéric Charillon et Alain Dieckhoff. Il apporte chaque année une analyse des événements les plus marquants qui secouent ces régions pleines de turbulences. La livraison de cette année fait une large place au « printemps arabe » et à ses conséquences géopolitiques.

F. Charillon, qui l’introduit sur le thème des « révolutions civiques, bouleversements politiques, ruptures stratégiques », essaie de dégager quelques conclusions provisoires à partir de plusieurs constats. Il souligne en particulier la « nature à la fois populaire, consensuelle et spontanée » des mouvements observés. Il remarque que les doctrines d’ensemble face à cette situation sont trop larges. Une « doctrine Powell », comme une « politique arabe » trop globalisante, ne sont plus utilisables. Une approche plus pragmatique, plus au coup par coup, lui paraît à juste titre indispensable. La principale leçon est sans doute celle de la nécessité de la « révision totale d’un certain nombre de concepts ou de référents qui avaient marqué par le passé la relation de l’Europe avec les États arabes ». Ainsi recommande-t-il des « recompositions diplomatiques ». L’Union pour la Méditerranée (UPM) avait fait du président Hosni Moubarak un partenaire majeur pour mettre sur les rails ce projet ambitieux. À l’évidence, la situation actuelle définit une nouvelle donne, qui oblige l’Europe, et plus précisément la France, à adapter ses outils de coopération avec les pays méditerranéens du Sud. Pour les États-Unis, qui ont choisi de soutenir les révolutions arabes, la situation n’est pas sans risques. L’Arabie Saoudite n’a pas caché sa désapprobation sur la façon dont le président Barack Obama a « lâché » le président Moubarak, comme par le passé le président Jimmy Carter avait abandonné le Shah. Pour les acteurs régionaux eux-mêmes, arabes ou non arabes, comme Israël, la Turquie et l’Iran, l’évolution des événements devrait conduire à une adaptation, voire à une redéfinition, de leur politique étrangère.

L’ouvrage aborde successivement les situations de l’Égypte, de la Tunisie et des Territoires palestiniens avant d’analyser le développement préoccupant des activités d’Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI) et d’évoquer, plus largement, la place et le rôle de l’islam dans les sociétés arabes.

S’agissant de l’Égypte, Vincent Romani, professeur à l’université du Québec à Montréal, rappelle que la révolution a été précédée dès 2004 de multiples signes annonciateurs, de mouvements sociaux mais aussi d’une contestation politique de plus en plus forte. Il souligne le caractère essentiel des enjeux pour l’armée, qui entend tout à la fois « organiser à son avantage et au plus vite son retrait de la scène politique tout en maintenant son pouvoir économique et politique ». L’évolution récente montre la difficulté pour l’armée de poursuivre ces objectifs largement contradictoires et de gérer la situation en alternant répression et conciliation, tout en s’efforçant de contrôler une épuration qu’elle entend réduire au strict minimum. Elle y réussit pour l’instant au prix d’une dégradation de son image. Quant aux Frères musulmans, qui ont su récupérer la révolution, ils restent à l’évidence un acteur incontournable dans le processus politique qui se précise.

L’évolution de la situation tunisienne, évoquée par Flavien Bourrat, montre à quel point le passage d’un État policier à un État de droit est délicat ; si l’armée se veut gardienne des institutions, son jeu est ici plus clair que celui du Conseil supérieur des forces armées (CSFA) égyptien. Mais en Tunisie aussi, les islamistes entendent récupérer la révolution : s’ils « peinent à définir un projet politique lisible et cohérent », ils demeurent des acteurs inévitables, avec lesquels les révolutionnaires devront compter. Un consensus semble se dégager pour mettre en place des garanties afin d’éviter le retour d’un pouvoir despotique. À cet égard, l’évolution de la Tunisie mérite d’être particulièrement suivie. Plus que tout autre pays arabe, elle détient les atouts pour bâtir une véritable démocratie.

Cet ensemble de contributions reste pertinent à la lumière des évolutions récentes : il donne des clés intéressantes pour la compréhension d’événements parfois déroutants. Si certains traits sont communs à l’ensemble du monde arabe, chaque pays témoigne d’une spécificité qui laisse penser que les révolutions arabes connaîtront sans doute des évolutions et des destins fort différents.

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