Catégorie : Revue des livres Page 284 of 290

Les comptes rendus de lecture publiés dans PE

Les zones grises

Cette recension d’ouvrage est issue de Politique étrangère (1/2012). Serge Michailof propose une analyse de l’ouvrage de Gaïdz Minassian, Zones grises : quand les États perdent le contrôle (Paris, Autrement, 2011, 204 pages).

C’est à un sujet passionnant et particulièrement d’actualité que s’est attaqué Gaïdz Minassian dans un ouvrage ambitieux, celui de l’extension des « zones grises » où le pouvoir de l’État s’est érodé au point d’avoir de facto disparu. La nature ayant horreur du vide, l’État se trouve, dans ces zones grises, remplacé par d’autres pouvoirs non étatiques : bandes plus ou moins organisées aux activités délictueuses dans nos banlieues, mafias impliquées dans des activités criminelles structurées en Italie et en Amérique centrale, guérillas dont les motivations politiques se fondent dans le narcotrafic en Colombie, proto-États que se disputent deux pays en situation de conflit latent au Haut-Karabagh, milices tribales et islamiques dans cet État failli qu’est devenue la Somalie, Hamas et Fatah dans ce territoire au statut ambigu qu’est Gaza, pirates largement tolérés dans une zone maritime que se disputent Chine et autre pays riverains de la mer de Chine, enfin Talibans, groupes fondamentalistes et restes d’organisations tribales historiques dans les zones tribales du Nord-Ouest pakistanais.
Ce simple énoncé souligne l’ambition de l’ouvrage, qui comprend deux grandes parties : une première partie qui est plutôt une longue introduction à caractère théorique sur le concept des zones grises, ce qui les caractérise et ce qui permet ou facilite leur développement. Puis une seconde partie, qui procède à une présentation synthétique des différents cas déjà listés. Cette dernière est particulièrement attrayante, facile à lire et bien documentée, même si le spécialiste pourra ici et là trouver à redire. Elle regroupe en fait des cas très variés et dissemblables et rares seront ceux qui ne s’instruiront pas à sa lecture. Ces présentations mettent l’accent sur des similitudes entre des situations radicalement différentes et c’est à la fois l’intérêt et les limites de l’exercice, car classer dans une même catégorie la mer de Chine et nos banlieues peut susciter quelques réserves. Mais rapprocher les deux extrémités des filières de la drogue et montrer que, in fine, ce sont les carences de l’État qui permettent aux narco-économies de proliférer tant dans les banlieues françaises qu’en Colombie ou dans le Nord-Ouest du Pakistan est fort juste.
La première partie à caractère théorique est moins convaincante. Il aurait sans doute été plus logique de partir des études de cas pour en déduire des leçons, plutôt que de commencer par une analyse théorique du problème, mais ce point est mineur. On pourra regretter au plan de la forme une rupture de style et une expression parfois inutilement compliquée. On aurait aimé que l’auteur pousse son analyse pour lier le développement de ces zones grises aux problématiques des États fragiles et au développement des guerres civiles, les sujets étant étroitement liés. Le choix de l’auteur explique sans doute l’absence de référence à la masse considérable de travaux et de recherches conduits depuis 30 ans dans les pays anglo-saxons sur ces sujets ; on pense bien sûr, concernant la fragilité des États, à l’ouvrage de base de Jeffrey Herbst (States and Power in Africa: Comparative Lessons in Authority and Control, Princeton, NJ, Princeton University Press, 2000) et, sur les guerres civiles et zones de conflits, aux recherches de Paul Collier, quitte à critiquer ces ouvrages et leurs thèses, qui ont leurs faiblesses.
L’absence de référence aux auteurs anglo-saxons, il est vrai non disponibles en français, est un peu regrettable : elle aurait permis à l’auteur d’approfondir une conclusion fort juste, qui souligne que ce sont les faiblesses et les dysfonctionnements graves des États qui expliquent leur perte de contrôle sur certaines régions ou certains pans de leurs sociétés. Il aurait ainsi pu insister sur les engrenages dramatiques qui conduisent de la perte de contrôle par l’État du monopole de la violence à la disparition des autres services de l’État, au développement des activités illicites, à la mise en place de milices armées pour protéger ces activités, puis au développement d’une administration parallèle qui se substitue à l’État, rend la justice, etc. La conclusion de l’ouvrage, fort juste et particulièrement importante, aurait mérité d’être développée : elle souligne en effet le caractère déséquilibré et finalement inefficace de tout traitement purement sécuritaire de ces questions.
Au total, un livre intéressant et stimulant sur un sujet déjà extrêmement préoccupant, en passe de devenir un problème majeur du XXIe siècle.

Serge Michailof

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Médecins sans frontières

Cette recension d’ouvrage est issue de Politique étrangère (1/2012). Thierry Tardy propose une analyse de l’ouvrage de Claire Magone, Michaël Neuman et Fabrice Weissman (dir.), Agir à tout prix ? Négociations humanitaires : l’expérience de Médecins sans frontières (Paris, La Découverte, 2011, 344 pages).

Les débats actuels sur l’action humanitaire semblent converger sur le constat d’un « espace humanitaire » de plus en plus réduit. Les besoins humanitaires restent importants et le volume global de l’aide est même en expansion mais l’assistance humanitaire, victime de son rapprochement conceptuel et opérationnel avec l’action des forces armées, est en butte à des difficultés croissantes d’acceptabilité par les acteurs locaux et donc d’efficacité dans sa mise en œuvre.
Sans remettre directement en cause ce constat, cet ouvrage porte sur « la conquête et la défense » par les organisations humanitaires de leur « espace de travail », lequel est présenté comme le « produit d’un processus de transaction permanent avec les forces politiques et militaires locales et internationales ». Loin d’être garanti – ou non – par des acteurs tiers, l’espace humanitaire est le fruit d’une négociation mettant en jeu les intérêts communs et divergents des acteurs en présence.
Se pose donc la question de la nature des compromis obtenus et de leur caractère acceptable pour l’organisation humanitaire. Sur le terrain s’ensuit une série de dilemmes inhérents à toute négociation et susceptibles de remettre en cause les principes fondamentaux de l’action humanitaire. Si « tout est négociable », comme le souligne un des auteurs à propos de la Somalie, la difficulté réside dans la capacité à remplir la mission première d’assistance sans franchir la ligne rouge de la compromission.
Du Sri Lanka au Nigeria en passant par l’Éthiopie, l’Afghanistan et Gaza, 12 études de cas illustrent cette problématique de la conquête d’un espace de travail et de l’ambiguïté des compromis qui en découlent. Le mythe de l’indépendance de Médecins sans frontières (MSF) en ressort largement écorné. Ainsi, alors que l’intervention dans le débat public constitue l’une de ses raisons d’être, le « renoncement le plus fréquent auquel MSF consent est celui de sa liberté de parole ».
Au Sri Lanka, MSF finit par « accepter les diktats du gouvernement » et devient un « rouage du dispositif militaro-humanitaire dans l’espoir d’en atténuer la brutalité » ; au Yémen, l’organisation fait profil bas pour finalement nourrir la « propagande du gouvernement en niant les difficultés d’accès aux soins» de la population ; en Somalie, MSF a « peur des Shabaabs» et privilégie une communication publique « uniquement factuelle ». La gestion de ces dilemmes passe par l’attachement à quelques principes clés : il s’agit de savoir « à quelle politique l’association participe» et de veiller en toutes circonstances à ce que « l’aide aux victimes ne se transforme pas en soutien aux bourreaux ». En d’autres termes, « il s’agit moins pour MSF de conquérir une totale liberté d’action que d’être en mesure de choisir ses alliances… ».
L’ouvrage paraît à l’occasion du 40e anniversaire de la création de MSF. Sa grande vertu réside dans une analyse détaillée et sans concession des dilemmes permanents auxquels l’organisation est confrontée. Surtout, le travail révèle une très louable capacité d’autocritique des auteurs, tous représentants de MSF. Puissent d’autres acteurs, États ou organisations internationales impliqués dans le vaste champ des interventions multidimensionnelles, faire preuve de la même objectivité et capacité d’introspection.
Dans ce contexte, il est dommage que les essais de la deuxième partie soient aussi peu connectés à la problématique générale – l’analyse de Rony Brauman sur les dilemmes de la négociation humanitaire aurait été particulièrement appréciée. Enfin, on pourra regretter que presque rien n’indique dans le livre que la quête d’indépendance et les compromis auxquels MSF consent aient eu des effets bénéfiques tangibles sur le but ultime de son action : l’assistance aux populations en danger.

Thierry Tardy

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Le Lashkar-e-Taiba

Cette recension d’ouvrage est issue de Politique étrangère (1/2012). Laurent Gayer propose une analyse de l’ouvrage de Stephen Tankel, Storming the World Stage. The Story of Lashkar-e-Taiba (Londres, CUP/Hurst, 2011, 354 pages).

Révélé sur la scène internationale par les attaques de Bombay de novembre 2008, le Lashkar-e-Taiba (l’« armée des purs » [LeT]) est une des organisations salafistes-djihadistes les plus actives du sous-continent indien. Fondée à la fin des années 1980 par des vétérans pakistanais du djihad afghan, l’organisation s’est initialement focalisée sur la libération du Cachemire indien, avant d’étendre son djihad à l’Inde tout entière.
Affilié au courant minoritaire des Ahl-e-Hadith, variante sud-asiatique du wahhabisme, le LeT s’est rapidement singularisé dans le paysage islamiste régional par ses opérations fedayin spectaculaires, d’abord au Cachemire puis dans les grandes villes indiennes. Et tandis que l’État pakistanais prenait ses distances avec la plupart des organisations djihadistes de la région au lendemain des attaques du 11 septembre 2001, le LeT a conservé le soutien de l’armée et de ses puissants services de renseignement (en particulier de l’Inter-Services Intelligence [ISI]), qui continue de voir en lui un proxy aussi loyal que performant.
Storming the World Stage est le premier ouvrage entièrement consacré au LeT, depuis sa formation jusqu’à sa réinternationalisation au contact des militants d’Al-Qaida. C’est précisément sur ce point – l’évolution du LeT vers le djihad global – que l’ouvrage est le plus stimulant. Stephen Tankel démontre ainsi que le LeT – ou tout au moins certains de ses cadres – s’est internationalisé au cours des dernières années, à travers des « vacations » (freelancing) pour le compte d’Al-Qaida, des Talibans afghans ou des djihadistes irakiens. En sens inverse, le LeT a mis son expertise au service de groupes étrangers, tout en servant de point d’entrée en « AfPak » aux volontaires du djihad en provenance d’Europe ou des États-Unis.
Cette évolution, qui d’une certaine manière constitue un retour aux origines (aux dires de l’organisation elle-même, les premiers militants du LeT auraient combattu dans les Balkans, dans le Caucase ou encore en Asie du Sud-Est), est cependant restée incomplète. Outre la barrière de la langue (la plupart des recrues du LeT sont des Pakistanais ourdouphones ou pendjabiphones, ce qui handicape leur déploiement hors de l’Asie du Sud), les militants du LeT tentés par l’aventure du djihad global ont dû compter avec une hiérarchie restée attachée à une stratégie très indocentrée, sans doute en grande partie sous l’influence de ses patrons militaires pakistanais.
En dépit de cette réflexion innovante sur l’extraversion hésitante d’une organisation djihadiste restant finalement très stato-centrée, l’ouvrage de S. Tankel laisse sur sa faim. On peut éventuellement comprendre que l’auteur ait souhaité anonymiser les militants du LeT interrogés mais il aurait fallu présenter quelques éléments biographiques permettant de les distinguer les uns des autres, de les situer dans le paysage social et religieux du Pakistan et de percevoir les séquences successives de leurs parcours militants. Plus surprenante est la négligence des sources vernaculaires, en ourdou notamment.
L’auteur évoque la « propagande » du LeT et ses nombreuses publications mais l’intégralité des références bibliographiques est… en anglais. Des travaux antérieurs avaient pourtant ouvert la voie à une analyse de cette littérature militante en ourdou, de l’étude de Mariam Abou Zahab[1] sur les testaments de martyrs du LeT à celle de Choudhri Mohammed Naim sur l’ouvrage Ham Maen Lashkar-e-Taiba ki[2] (« Nous les mères du Lashkar-e- Taiba »).
La singularité de cette entreprise à la fois terroriste et humanitaire qu’est le LeT méritait un travail plus approfondi, par exemple en prolongement des interrogations de Faisal Devji sur le « terroriste en quête d’humanité », autre contribution récente mais d’une tout autre ampleur sur les transformations idéologiques et stratégiques du terrorisme à l’heure de la globalisation[3].

Laurent Gayer

1. M. Abou Zahab, « I Shall Be Waiting at the Door of Paradise: The Pakistani Martyrs of Lashkar-e-Taiba (Army of the Pure) », in A. Rao et al. (dir.), The Practice of War. Production, Reproduction and Communication of Armed Violence, New York, Berghahn Books, 2007, p. 133-158.
2. C. M. Naim, « The Mothers of the Lashkar », Outlook (Delhi), 15 décembre 2008.
3. F. Devji, The Terrorist in Search of  Humanity: Militant Islam and Global Politics, Londres, Hurst, 2008.

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Baas et islam en Syrie

Cette recension d’ouvrage est issue de Politique étrangère (1/2012). Judith Cahen propose une analyse de l’ouvrage de Thomas Pierret, Baas et islam en Syrie. La dysnastie Assad face aux oulémas (Paris, PUF, 2011, 336 pages).

De tous les régimes arabes contemporains, l’autocratie syrienne est probablement celui qui présente le plus de contradictions et qui a mis en place un des systèmes politiques les plus opaques de la région. Pourtant, bien avant que le parti Baas devienne parti unique, le projet des hommes politiques syriens était laïc, socialiste et panarabe ; et au milieu du XXe siècle, ce pays était, avec l’Égypte et la Jordanie, un des fers de lance des guerres de libération des territoires occupés par Israël.
En politique intérieure, la prise du pouvoir par Hafez Al-Assad aura permis de cultiver répression et mensonge d’État. Régionalement, la Syrie a arrêté de lutter pour récupérer les territoires perdus depuis la fin du mandat français (du sandjak d’Alexandrette au nord jusqu’au plateau du Golan au sud) mais aussi de soutenir la cause palestinienne. Ses changements d’alliances militaires au Liban, avec la Turquie ou l’Iran, son soutien à la coalition occidentale lors de la guerre du Golfe (1991) ou plus récemment sa coopération avec les États-Unis dans la lutte contre Al-Qaida font d’elle un pays craint ou admiré.
Les « années de plomb » de la décennie 1980-1990 ont laissé une trace indélébile de peur et de soumission dans la mémoire collective syrienne. Jusqu’aux événements de Deraa en mars 2011: dans cette ville du Hauran, région située entre Damas et la frontière jordanienne, la mort d’un adolescent tué par les forces de l’ordre déclenche la révolte qui s’étend aujourd’hui à toutes les grandes villes.
Thomas Pierret comble un vide de la recherche francophone en se penchant sur « l’établissement d’un partenariat ambigu entre le régime et une partie croissante du clergé [ainsi que sur] le rapprochement opéré par le pouvoir baasiste avec ses anciens ennemis, les élites urbaines ». S’il fonde son analyse sur les travaux d’autres chercheurs tels que Volker Perthes, Joseph Bahout, Sakina Boukhaima ou plus récemment Sari Hanafi, l’intérêt de son travail repose en grande partie sur sa monographie de l’élite religieuse savante, qui a su s’adapter aux changements sociaux et à l’autoritarisme baasiste tout en tirant parti du clientélisme ambiant. Parallèlement, T. Pierret explique clairement comment le régime, bien que dominé par la minorité alaouite, a su tisser des liens étroits avec les clercs sunnites par lesquels il a fini par se faire légitimer, sans même avoir recours à une politique délibérée et méthodique de manipulation. Car en Syrie comme ailleurs dans le Machrek, le retour à un piétisme dépolitisé s’est effectué pas à pas et dans un contexte globalisé de transformation de l’autorité religieuse dans les sociétés musulmanes contemporaines. Cette enquête minutieuse sur l’élite religieuse qui, bien que relativement fidèle aux muftis de la République, ne se reconnaît ni dans l’islam officiel damascène ni dans le courant des Frères musulmans syriens en exil offre aux lecteurs une analyse approfondie de la structuration du clergé syrien, des différentes personnalités et confréries qui le composent ou encore de l’environnement sociopolitique des muhafaza (gouvernorats) dans lesquelles il s’est formé.
T. Pierret permet ainsi de comprendre comment les oulémas syriens sont devenus « les acteurs les mieux à même de mobiliser les ressources des entrepreneurs afin de développer l’aide sociale privée dans un contexte d’inégalités croissantes. [… Ils bénéficient] d’un capital symbolique qui pousse désormais les grandes figures du capitalisme de copinage à échanger leur générosité contre l’onction des hommes de religion dans le but de soigner une image écornée ou d’obtenir un siège au Parlement. »
Jusqu’au début des années 2000, l’État a contrôlé et centralisé l’enseignement religieux ; mais ce que l’auteur appelle la « fuite des turbans » vers l’étranger est moins une conséquence de la répression que de la pénurie d’emploi qui touche autant les oulémas que les centaines de milliers de jeunes qui arrivent tous les ans sur le marché du travail.
L’apport le plus intéressant de l’ouvrage dans la compréhension de la complexité syrienne est l’analyse des raisons pour lesquelles les « ingénieurs pieux » ont choisi de promouvoir des intérêts sectoriels, plutôt que de profiter de l’affaiblissement du régime en 2004-2005 pour « tenter d’imposer de nouveaux pactes politiques ».
Il apporte quelques éléments de réponse aux questions des observateurs des révoltes arabes sur le clergé musulman, un clergé qui, en Syrie, s’est divisé entre oulémas soutenant encore le régime et oulémas s’engageant physiquement et moralement aux côtés des manifestants.

Judith Cahen

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