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Les comptes rendus de lecture publiés dans PE

Internet, gouvernance et démocratie

Cette revue de lecture est issue de Politique étrangère vol. 76 n°4. Julien Nocetti, chercheur associé au Centre Russie/NEI à l’Ifri, propose une analyse de trois ouvrages majeurs sur le rôle d’Internet en démocratie et sa gouvernance par les États : The Digital Origins Of Dictatorship And Democracy: Information Technology And Political Islam (Philip N. Howard, Oxford University Press, 2010), The Net Delusion: The Dark Side Of Internet Freedom (Evgeny Morozov, New York, Public Affairs, 2011), Networks And States: The Global Politics Of Internet Governance (Milton L. Mueller, Cambridge, MIT Press, 2010).

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Sans conteste, Internet et le Web sont devenus des sujets d’étude à part entière des relations internationales. Le cyberespace est aujourd’hui le théâtre d’enjeux protéiformes : économiques, politiques, sécuritaires et culturels. Dans cette myriade d’enjeux, celui du « pouvoir libérateur » d’Internet n’est pas le moindre et fait l’objet de discussions nourries et contradictoires entre experts et acteurs de la société civile.

« Il est clair que, de plus en plus, la route vers la démocratie sera numérique. » C’est par cette remarque que se clôt l’ouvrage de Philip Howard, The Digital Origins of Dictatorship and Democracy: Information Technology and Political Islam. À la lecture des événements du « printemps arabe » en Tunisie et en Égypte, le lecteur est tenté d’acquiescer. En effet, la révolution égyptienne, comme celle qui l’a précédée en Tunisie, montre à la fois la puissance des nouveaux médias, la difficulté de leur opposer des forces classiques de contrôle et de répression et leur articulation, trop souvent minorée, avec les médias traditionnels comme la télévision ou la presse.

Pour autant, au lieu d’affirmer – naïvement – que « Twitter nous sauvera tous », P. Howard avance que les « grands » du Web que sont Facebook, Google, Twitter ou YouTube sont amenés à devenir partie intégrante des processus révolutionnaires et de transition démocratique. La relation entre utilisation des technologies de l’information et de la communication (TIC) et transition démocratique peut être causale mais dépend de bien d’autres facteurs, que l’auteur analyse de manière fouillée bien que plutôt rébarbative. Il va sans dire que ce n’est pas Internet ou les réseaux sociaux qui font la révolution : les immolations publiques, les manifestations interdites ou l’occupation de la place Al-Tahrir sont avant tout les expressions physiques d’un désarroi et d’une contestation populaires. D’ailleurs, comme on l’a vu, l’usage des nouvelles technologies n’est pas l’apanage des forces contestataires et il a même tendance à canaliser le mécontentement intellectuel au détriment des engagements militants. À tel point qu’on peut se demander quel est l’avenir d’une mobilisation si celle-ci n’est pas accompagnée d’un travail de structuration politique qui permet à un rassemblement de masse de se muer en force révolutionnaire agissante. En filigrane de cet ouvrage apparaît néanmoins une interrogation : Internet homogénéise-t-il, américanise-t-il ou démocratise-t-il la culture politique ?

Ces sujets, Evgeny Morozov les aborde sur un ton nettement plus critique et cynique dans son opus The Net Delusion: The Dark Side of Internet Freedom. Jeune chercheur biélorusse, E. Morozov publiait avec un fort écho médiatique ce premier ouvrage au moment même où surgissaient les troubles politiques au Maghreb et au Moyen-Orient. L’auteur y remet radicalement en question le pouvoir libérateur d’Internet. Il y dénonce la « cyberutopie » qui draperait la technologie de vertus émancipatrices, comme celle d’être nécessairement vecteur de démocratie pourvu que l’information circule sans entrave. Cette cyberutopie trouverait son origine dans l’ignorance ou dans la paresse intellectuelle de nos contemporains, qui se laissent aller au « déterminisme technologique » en imaginant que toutes les questions qui se posent dans nos sociétés peuvent être résolues par le prisme d’Internet.

E. Morozov a raison lorsqu’il souligne que la technologie n’est pas intrinsèquement bonne pour la liberté, qu’on peut l’utiliser pour entraver, surveiller et punir aussi facilement que pour contourner, libérer et partager. Néanmoins, le cynisme de ses propos paralyse parfois son analyse. Son message est également noyé au milieu d’une série d’attaques confuses contre un mouvement cyberutopique nébuleux, dont les points de vue sont évoqués en termes très généraux, souvent sous la forme de citations d’agences de presse censées résumer un hypothétique consensus cyberutopique.

Sans être un lointain héritier du luddisme, E. Morozov est sceptique quant à la capacité de la technologie à déclencher des révolutions et à répandre la démocratie. Pour renverser un régime corrompu, écrit-il, avoir librement accès à l’information n’est ni nécessaire, ni même important ; c’est une antienne des « reaganiens » nostalgiques de l’époque des samizdat et de Radio Free Europe. La cible de l’auteur n’est guère masquée : E. Morozov ne mâche pas ses mots contre la e-diplomacy américaine portée par les discours d’Hillary Clinton sur la liberté d’Internet. Il accuse les responsables américains de politiser outrancièrement Internet, tout particulièrement dans les relations des États-Unis avec les pays autoritaires. Car ces derniers, avance-t-il, savent se montrer tout aussi « techno-compatibles » que les régimes démocratiques. Il consacre plusieurs chapitres – aux titres provocateurs (« Pourquoi le KGB veut que vous rejoigniez Facebook » ; « Réseaux ouverts, esprits étroits », etc.) – à cartographier avec force détails les stratégies mises en place par les régimes autoritaires dans leur usage de Facebook et autres équivalents locaux pour accroître la surveillance (Iran), financer des blogueurs prorégime, manipuler les discussions en ligne potentiellement dangereuses et surveiller les blogueurs susceptibles de rejoindre l’opposition (Russie, Chine), utiliser les réseaux sociaux pour divertir et dominer le discours en ligne (Hugo Chavez), décentraliser la censure (Chine) et utiliser des méthodes de crowdsourcing basées sur les croyances religieuses et nationalistes des internautes pour traquer la contestation (Arabie Saoudite).

Décrivant longuement la façon dont les technologies numériques ont rendu nos vies plus transparentes envers les États, E. Morozov sous-estime les multiples manières dont elles ont rendu les activités des États plus visibles que jamais. Pour lui, les nouvelles technologies rendent le travail des « surveillants » moins coûteux et plus efficace, faisant de la propagande une activité créative. Pourtant, les régimes autoritaires affrontent réellement une tension lorsqu’ils adoptent les nouvelles technologies. Celles-ci les contraignent à certains compromis : utiliser les TIC pour moderniser leur économie mais réduire leur impact politique ; autoriser l’usage personnel d’Internet et les communications mobiles sans garantir le respect de la vie privée et en évitant autant que possible toute perméabilité à l’Occident.

Sa préférence pour une cyberpolitique réaliste prenant en compte les contextes locaux n’est pas exprimée dans les mêmes termes que ses arguments contre le « Web-centrisme » et le déterminisme technologique. Il affirme croire au potentiel d’Internet comme outil de promotion de la démocratie, sans toutefois développer un argumentaire autour de propositions structurées.

D’une certaine manière, l’ouvrage d’E. Morozov questionne la place des États dans l’Internet. Que ces derniers soient d’essence démocratique ou autoritaire, l’auteur privilégie une approche très globalisante et critique. Dans Networks and States: The Global Politics of Internet Governance, Milton Mueller prolonge, dans un style universitaire et de manière plus convaincante, la réflexion sur l’interaction entre États et Internet, en faisant de la gouvernance du réseau le thème central de son ouvrage.

Sujet éminemment complexe, la gouvernance d’Internet a fait l’objet de nombreux travaux, souvent ignorés par les décideurs politiques. Pour les uns, le cyberespace serait travaillé par des logiques classiques : le numérique ne serait qu’un nouvel avatar de la puissance, inscrite dans un cadre interétatique. Pour les autres, dont M. Mueller fait partie, la gouvernance d’Internet ne pourrait que générer des innovations institutionnelles et sociales inscrites dans des processus globaux de régulation. Cette approche insiste sur la nécessité de repenser le rôle des États dans la gouvernance globale.

Dans cet ouvrage très tocquevillien, M. Mueller rend compte de façon méticuleuse des principales ébauches de gouvernance du réseau. Selon lui, les débats sur la gouvernance d’Internet ont trop souvent été réduits à une dichotomie entre les « cyberlibertaires » et les tenants d’un cyberconservatisme. Le premier courant ressemble au déterminisme de l’utopisme technologique ; le second est avant tout un modèle de souveraineté étatique, qui étend les formes traditionnelles du contrôle des États sur Internet. Pour M. Mueller, deux problèmes fondamentaux – par ailleurs bien perceptibles lors de l’e-G8 en mai 2011 – biaisent la plupart des débats sur la gouvernance d’Internet. Premièrement, savoir qui doit être « souverain(s) » : les individus interagissant via Internet ou des États bâtis à une époque encore ignorante des capacités des ordinateurs mis en réseau ? Deuxièmement, le degré de traduction des préceptes de liberté de la pensée libérale classique dans un contexte de médias convergents, de réseaux omniprésents et de processus informationnels automatisés.

M. Mueller reconnaît que l’unilatéralisme américain en matière de gouvernance d’Internet a alimenté un débat clivant et nationaliste, qui est allé jusqu’à se focaliser, dans certaines enceintes multilatérales comme l’Union internationale des télécommunications, sur des rivalités géopolitiques. Les États-Unis, par l’intermédiaire de leur département du Commerce, exercent leur contrôle sur l’Internet Corporation for Assigned Names and Numbers (ICANN), autorité de régulation d’Internet dont le rôle premier est d’allouer l’espace des adresses de protocole d’Internet et de gérer le système des noms de domaine. Dans une tentative de contrebalancer l’influence américaine sur le réseau, acteurs de la société civile, États et acteurs économiques se consultent au sein de l’Internet Governance Forum, sorte d’arène mondiale de dialogue sur la gouvernance d’Internet. Pour M. Mueller, il faut s’interroger sur le rapport entre souveraineté nationale et moyens de communication, tout en affirmant la nécessité d’imposer des limites à la souveraineté des États sur les flux d’information. Les États revendiquent l’adoption de noms de domaine dans leur propre écriture, augmentent leurs capacités de surveillance, se dotent de moyens cybermilitaires et tentent de se positionner en gatekeepers pouvant censurer des contenus.

Sans doute la faiblesse de cet essai particulièrement riche est-elle d’occulter le poids du secteur privé dans la gouvernance du Net. Les décisions du secteur privé assurent en effet des fonctions fondamentales dans la conception des infrastructures numériques, lesquelles permettent liberté, innovation et… répression.

Pour approfondir le sujet, n’hésitez pas à consulter notre pearltree consacré à la gouvernance d’Internet : 

Internet governance dans Dossier d’actualité / Ifri – Institut français des relations internationales (ifri)

[revue des livres] L’arrogance chinoise

Cet article, rédigé par Gilbert Étienne, est issu de la revue de lecture de Politique étrangère volume 76, n°3, paru à l’automne 2011, portant sur l’ouvrage d’Erik Izraelewicz  « L’arrogance chinoise » (Grasset, 2011).

Le palmarès des Chinois se profile tous azimuts : performances des exportations, recherche dans le high- tech, montée des classes moyennes, poids des réserves de change, etc. Et les Chinois commencent à concurrencer nos TGV… collectionnant au plan mondial les places de numéro un, ou deux.

L’ouvrage d’Erik Izraelewicz montre comment, après les zones côtières, la nouvelle ville de Shenzhen au Guangdong et Shanghai, ce sont la Chine du Nord-Est (l’ancienne Mandchourie) et plus récemment l’Ouest, en particulier Chongqing au Sichuan, qui se développent, attirant capitaux nationaux et étrangers en quête de travaux d’infrastructures et de nouveaux marchés. Non moins satisfaisantes sont les pages de ce livre sur les banques, ou le monde si important de l’immobilier.

Les investissements de la Chine en Afrique, en Amérique latine et en Asie la mettent également en vedette, avec parfois d’importants projets d’assistance. Le rôle des investissements privés étrangers est ici tout aussi bien mis en lumière : moteur des exportations, source d’emplois et de revenus pour l’État. L’investissement étranger suscite aujourd’hui des controverses au sein de certaines multinationales occidentales. Jeffrey Immelt, président-directeur général de General Electric, se plaint ouvertement, comme d’autres, de discriminations, de piratage – même si ces critiques n’empêchent pas de nouveaux investissements, y compris de la part de General Electric. Autre source de différends : « Pékin néglige sans complexe les engagements pris lors de son adhésion à l’Organisation mondiale du commerce [OMC] en 2001. »

L’ouvrage s’attache particulièrement à décrire le changement de cap des Chinois. C’en est fini des bons élèves du monde capitaliste à profil bas sur la scène mondiale, selon les recommandations de Deng Xiaoping. Les Chinois se veulent, à juste titre, forts de leurs succès, de leurs nouvelles élites, du recul de la pauvreté : un sentiment accentué par le spectacle peu édifiant du monde occidental depuis la crise financière… Comment, dans ces conditions, ne pas se sentir sûr de soi, voire arrogant ?

Dans le même temps, les dirigeants chinois ne cachent plus leur inquiétude. De graves faiblesses subsistent et sont dénoncées par de hautes autorités : la corruption, les inégalités, toutes sortes d’abus comme les saisies de terres suscitent des incidents parfois violents. En 2010 ont été menées des grèves qui ont conduit à de tardives hausses de salaires. Depuis des années, les autorités ne parviennent pas à encourager la consommation, freinée par les surinvestissements et les exportations.

Pour conclure, E. Izraelewicz s’interroge sur l’avenir de la classe politique chinoise, la montée des nouvelles générations, les discussions au sein du Politburo entre ceux qui préconisent de nouvelles réformes, de nouveaux assouplissements du régime, et les partisans d’une ligne dure. Autre question : quel avenir pour les relations entre la Chine et le monde occidental ? « Comment vivre avec cet éléphant de plus en plus encombrant, de plus en plus sûr de lui ? » Les risques de « casse » peuvent être évités, moyennant lucidité réciproque, bonne connaissance de l’autre, compétences… et aussi plus de cohésion du côté occidental. Un remarquable tour d’horizon.

 

À l’épreuve des totalitarismes. L’Avènement de la démocratie. 1914-1974

Cet article, rédigé par Marc Crapez, est issu de la revue de lecture de Politique étrangère volume 76, n°3, paru à l’automne 2011, portant sur l’ouvrage de Marcel Gauchet « L’Avènement de la démocratie, t. III. À l’épreuve des totalitarismes, 1914-1974 » (Gallimard, 2010).

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Vers 1900, le socialisme se scinde. Pour Edouard Bernstein, la démocratie est la « condition » du socialisme qui est le successeur chronologique du libéralisme et même son « héritier spirituel légitime ». Le socialisme est un libéralisme organisateur, une application de la démocratie à toute la vie sociale. Pour Karl Kautsky, au contraire, la « conscience » socialiste ne surgit pas spontanément mais uniquement sur la base d’une profonde connaissance scientifique et le « porteur » de la science n’est pas le prolétariat, mais les intellectuels bourgeois. Lénine adopte cette conception d’une conscience de classe apportée de l’extérieur à un peuple réformiste. Étant donné cette extériorité de la révolution envers la dynamique sociale spontanée, la conquête du pouvoir requiert un instrument spécialement conçu à cet effet, et son exercice un appareil d’État spécifique.

Le premier conflit mondial donne aux peuples le sentiment d’avoir retrouvé des vérités premières de l’existence politique. Marianne Weber, l’épouse du sociologue, salue « l’heure de la désindividualisation », une soif d’idéal et d’abnégation dans laquelle communie François Lachelier, jeune intellectuel socialiste et petit-fils du philosophe Jules Lachelier. Selon le juriste fasciste Alfredo Rocco : « La société a des buts propres de conservation, d’expansion et de perfectionnement distincts de ceux des individus qui, à un moment donné, la composent ». Ces affirmations, que la démocratie libérale hésite à prendre en compte (et qui resurgissent encore de nos jours), furent enrôlées dans l’orbite des totalitarismes et contribuent à expliquer la séduction de leurs sirènes.

L’auteur dépeint à merveille comment le totalitarisme se regarde pris dans un corps-à-corps titanesque avec l’Histoire. Ses victoires ne peuvent être qu’à la Pyrrhus car, guetté par des maux de corruption bureaucratique, il trahit ses promesses et, pour détourner l’attention, doit toujours poursuivre sur sa lancée, mobiliser l’enthousiasme, augmenter la mise, élever le niveau des ambitions, élargir le théâtre des opérations. C’est l’une des raisons pour lesquelles le nazisme se lance dans une escalade de tueries. En 1945, triomphent l’État providence, la volonté de pluralisme politique et l’ambition de justice sociale. La social-démocratie anglaise de William Beveridge laisse libre cours à l’inventivité des membres de la société dans des carrières ouvertes et compétitives. Aujourd’hui, c’en est fini du totalitarisme. L’unité politique a définitivement pris la relève de « l’unité religieuse ». C’était un soubresaut de la vieille idée de cohésion et d’unification religieuse, une tentative de renouer avec l’appartenance organique en y faisant converger les volontés individuelles, de ressusciter la forme religieuse par des moyens séculiers, de réinventer « de l’ancien en des termes modernes ».

En tant qu’auteur de référence, Marcel Gauchet pourrait décevoir sur la forme par un manque de concision. Sur le fond, il interprète l’aprèsguerre comme relance d’une phase du processus de sortie du religieux et comme réponse sociale-démocrate à un besoin d’incarnation politique, qui aurait su dépasser « l’abstraction » individualiste du libéralisme en se situant « à distance égale de l’illusion libérale et de l’illusion totalitaire ». Peut-être est-ce oublier qu’avantguerre, Raymond Aron et d’autres libéraux antitotalitaires conseillaient aux démocraties de se réformer au lieu de surenchérir dans l’abstraction de l’antifascisme social-démocrate. Gauchet risque de passer à côté de son sujet en affirmant que les totalitaires cachaient le dessein inavoué d’une réaction religieuse. Loin de vouloir « retrouver les façons de faire habituelles », le totalitarisme fut, aux yeux d’une jeunesse avide de nouveauté et révoltée contre les routines, une tentative avant-gardiste de promouvoir la mobilité sociale contre les rigidités sociales. Le totalitarisme fut pionnier dans tout ce que Gauchet décrit comme des innovations d’après-guerre : la sécurité sociale, le dirigisme, le plan, la statistique, le renforcement de l’exécutif, voire l’écologie et la contre-culture. Mais en 1945, des soldats américains horrifiés obligent la population allemande environnante à venir voir les rescapés du camp de Dachau. C’est le choc de la révélation des meurtres de masse (nazis, japonais et soviétiques) qui déconsidère le militarisme, la chasse aux opposants et le mépris de la vie humaine. Le totalitarisme était une modernisation accélérée qui fit table rase en fonctionnant sur le mensonge et sous la tutelle du scientisme. Il est rejeté au profit d’une patiente entreprise démocratique qui élève le niveau de vie, laisse vivre en paix et permet l’épanouissement personnel.

Le nouveau Gouvernement du monde. Idéologies. Structures. Contre-pouvoirs

Cet article, rédigé par Anne-Sophie Novel, est un extrait de Politique étrangère volume 76, n°3, paru à l’automne 2011, portant sur l’ouvrage de Georges Corm « Le nouveau Gouvernement du monde. Idéologies. Structures. Contre-pouvoirs » (La Découverte, 2010).

Georges Corm signe ici un ouvrage pédagogique limpide sur l’état actuel du monde. Cet économiste de profession, spécialiste du Moyen-Orient et de la Méditerranée, a forgé son expertise au cours de nombreuses années de conseil auprès d’organismes internationaux et d’institutions financières. Il livre une analyse critique de la mondialisation et se lance dans un plaidoyer contre les « absurdités sociales auxquelles le monde globalisé nous a menés, et continue de le faire tous les jours ».

Reprenant tour à tour les facteurs culturels, sociologiques, politiques et économiques qui ont donné sa force au mouvement de globalisation, l’auteur entend aller contre les idées reçues et identifier les causes premières des dérèglements dont nous sommes victimes.

Sa démonstration se déroule alors de manière méthodique. Reprenant les fondements du néolibéralisme, G. Corm explique à quel point il est nécessaire d’en démystifier la doctrine économique et de sortir des éternels (faux) débats. Il faudrait par exemple cesser de vouloir sans cesse réduire la place de l’État dans l’économie, de prôner la sacro-sainte flexibilité des salaires, d’idéaliser les systèmes de retraites par capitalisation ou de croire en l’existence de bonnes pratiques pour les investisseurs.

Pire, d’après l’auteur : la grille de lecture du néolibéralisme, non contente de rétrécir le champ des débats économiques, nous empêche de faire face convenablement aux grands enjeux de notre temps. La lutte contre le réchauffement climatique, par exemple, est faussée « par tous ces a priori de la doctrine néolibérale en vertu de laquelle il faut refuser tout contrôle direct des États sur les questions du réchauffement climatique ». Ne devrait-on pas plutôt s’attaquer à la société de consommation et aux gaspillages économiques massifs qu’elle entraîne ? La lutte contre la faim dans le monde et la pauvreté subissent la même logique : sous couvert d’un développement à visage humain, nous oublions d’interroger les causes des inégalités sociales et matérielles, de l’exclusion et de la pauvreté.

Comment, dans ces conditions, aborder les problèmes cruciaux qui demeurent dans le monde ? Comment remettre en cause les dérèglements des systèmes de production des grands pays industrialisés ? Comment sortir des réflexes pavloviens du consumérisme, qui aujourd’hui se retrouvent même dans les logiques politiques ? Autant de questions posées par l’auteur, qui n’hésite pas à étayer ses propos de théories élaborées par les grands penseurs de l’altermondialisme.

Ces remises en cause viennent alors interroger l’évolution de l’enseignement de l’économie. Pour G. Corm, « l’enseignement académique de l’économie prétend désormais avoir accédé au statut de “science dure”. L’absence de discussions approfondies sur cette question permet à ce pouvoir de continuer à fonctionner avec la légitimité que lui attribue l’enseignement de l’économie, stéréotypé et homogénéisé à l’échelle mondiale. » En ligne de mire notamment : la mathématisation de l’approche économique et la tentation de faire de l’économie une science capable de prédire l’avenir avec certitude. Sans parler de la financiarisation de l’économie et de l’utilisation à outrance des modèles économétriques.

G. Corm scrute le pouvoir mondialisé et l’uniformisation du monde pour s’essayer à un – fort utile – exercice prospectif de dé-mondialisation.

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