Le génocide au village. Le massacre des Tutsis au Rwanda

TutsisCette recension d’ouvrage est issue de Politique étrangère (2/2014). Yves Gounin propose une analyse de l’ouvrage d’Hélène Dumas, Le génocide au village. Le massacre des Tutsis au Rwanda (Paris, Le Seuil, 2014, 384 pages).

La thèse d’Hélène Dumas ne traite pas de la question de la responsabilité du génocide, l’auteur refusant de prendre parti dans la querelle qui oppose grosso modo ceux qui, derrière Patrick Saint-Exupéry (et Paul Kagamé), en font porter le poids à la France à ceux qui, derrière Pierre Péan, entendent l’en exonérer. Représentante d’une nouvelle génération d’historiens qui n’avaient pas encore atteint l’âge adulte lors du génocide, elle n’est pas l’otage des controverses où ses aînés sont englués depuis 20 ans. Sans être africaniste de formation, elle intègre le génocide rwandais dans la perspective plus large des violences de masse contemporaines.

Dumas se revendique de la microstoria, un courant historique attaché aux lieux, aux acteurs et aux faits. Pratiquant l’histoire « au ras du sol[1] », elle ambitionne de présenter « une modulation locale de la grande histoire[2] », auscultant une commune « ordinaire », une « colline entre mille[3] », située à une dizaine de kilomètres au nord de Kigali. On pourrait pinailler, invoquer le fait qu’il n’existe pas de « village » au Rwanda, regretter que l’auteur n’ait pas repris simplement le titre de sa thèse : « Juger le génocide sur les collines ». Mais ce dernier aurait été trop réducteur, aurait limité l’exposé à la présentation d’un processus judiciaire.

Le déclin de l’armée française

déclinCette recension d’ouvrage est issue de Politique étrangère (2/2014). Antoine d’Évry propose une analyse de l’ouvrage de Catherine Durandin, Le déclin de l’armée française (Paris, François Bourin Éditeur, 2013, 266 pages).

Écrit par une historienne à l’heure des débats entourant la rédaction du nouveau Livre blanc sur la défense, Le déclin de l’armée française entend sensibiliser le lecteur aux problématiques militaires. Derrière un titre accrocheur, on attendait un tableau présentant – chiffres à l’appui – la déliquescence qualitative et quantitative des forces. Si l’auteur ne masque évidemment pas les nombreuses difficultés que celles-ci rencontrent – des retards pour le renouvellement d’équipements majeurs jusqu’au désastre du système de paiement des soldes –, elle se place plutôt dans une approche didactique qui vise à démontrer le besoin d’une défense efficace. Ainsi, la baisse des budgets et des effectifs de la Défense depuis une trentaine d’années l’amène à se demander si l’armée française ne s’approcherait pas d’un point de rupture.

Cherchant à faire connaître ce corps atypique que la disparition de la conscription contribue à marginaliser avec le temps, Catherine Durandin réalise une étude à dominante anthropologique. Avec force détails, elle nous fait découvrir le monde des soldats : leurs motivations, leurs contraintes, leur sens du service et de l’honneur, mais aussi leur état d’esprit face à des réformes permanentes qui érodent le moral de la troupe. Nourri de nombreux entretiens avec des officiers supérieurs – en activité ou investis dans de multiples associations proches de l’institution – l’ouvrage met en avant les préoccupations de la Grande Muette. Au premier rang d’entre elles figurent l’interrogation sur sa capacité à assumer efficacement ses missions ou encore sa relation avec la société civile, avec le risque d’une incompréhension croissante entre l’armée et la nation, d’une dérive des médias vers toujours plus d’émotionnel, d’une inhibition des combattants face à la judiciarisation de l’action militaire.

L’auteur ne délaisse pas pour autant le volet plus politique de la réflexion sur l’emploi de la force, qui reste intimement lié à la protection des intérêts des États et au respect de leurs engagements internationaux. Elle revient sur la place de la dissuasion dans la stratégie française, sur la nécessaire recherche d’une légitimité pour toute intervention, sur l’obligation d’identifier des buts de guerre atteignables et celle de conserver dans la durée le soutien de l’opinion publique, sur le rôle potentiel des réserves pour compenser des effectifs insuffisants ou encore sur le débat toujours inabouti concernant la « privatisation » de la guerre.

NATO in Afghanistan. Fighting Together, Fighting Alone

NATOCette recension d’ouvrage est issue de Politique étrangère (2/2014). Alice Pannier propose une analyse de l’ouvrage de David P. Auerswald et Stephen M. Saideman, NATO In Afghanistan. Fighting Together, Fighting Alone (Princeton, NJ, Princeton University Press, 2014, 280 pages).

L’objectif de l’ouvrage de David Auerswald et Stephen Saideman est de nous expliquer les variations dans les participations des États aux opérations en Afghanistan sur la période 2006-2010. Cet ouvrage est une contribution à la littérature à la fois sur les alliances, sur les relations civilo-militaires et sur le lien entre politique intérieure et politique étrangère. Il est d’une grande richesse empirique et vient compléter de manière originale et utile le corpus existant sur le conflit afghan et l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN).

Les auteurs nous éclairent d’abord sur la manière dont s’exerce le contrôle national sur les forces militaires, démontrant que les interventions alliées se jouent dans les capitales des États participants, « plus qu’à Bruxelles ou à Kaboul ». Les auteurs utilisent l’approche du principal-agent, c’est-à-dire qu’ils étudient la relation entre le détenteur de l’autorité et le ou les acteurs(s) à qui celle-ci est déléguée, en l’occurrence le commandant des opérations et/ou le ministre de la Défense. Selon cette approche, l’Alliance et les États constituent autant de « principaux », le premier collectif, les autres individuels, ce qui donne lieu à des relations principal-agent « hybrides ». La simplicité de la relation à l’État lui assure la prééminence sur le principal collectif, la Force internationale d’assistance et de sécurité (FIAS) : les décisions nationales importent donc plus que celles de l’OTAN.

Déterminants des conflits et nouvelles formes de prévention

BruylantCette recension d’ouvrage est issue de Politique étrangère (2/2014). Denis Bauchard propose une analyse de l’ouvrage dirigé par Jean-Pierre Vettovaglia, Déterminants des conflits et nouvelles formes de prévention, (Bruxelles, Bruylant, 2013, 1092 pages).

Voici un ouvrage collectif qui s’inscrit dans une série de réflexions initiées par l’Organisation de la francophonie sur la prévention des conflits et la promotion de la paix. Après deux volumes consacrés respectivement à la médiation, et à la démocratie et aux élections, ce tome III aborde plus directement les déterminants des conflits et les nouvelles formes de prévention.

En fait, l’intérêt de cet ouvrage dépasse largement le champ des pays francophones. Les outils évoqués – prévention précoce, sanctions, dialogue et réconciliation, diplomatie humanitaire, ingénierie institutionnelle, recours à la justice pénale internationale – existent parfois depuis des décennies. Ces outils prennent cependant de nouvelles formes, bénéficient d’une nouvelle approche et d’un nouveau dynamisme.

Ce livre se veut un manifeste contre ceux qui entendent « donner ses chances à la guerre », pour reprendre l’expression d’Edward Luttwak. Or si l’on en croit la base de données du Heidelberg Institute for International Conflict Research, on pouvait déplorer, en 2012, 396 conflits dans le monde, un chiffre proche du record atteint dans le courant des années 1990, dont 80 % de conflits intra- ou infra-étatiques, défis majeurs de notre temps. Comme le constate Jean-Pierre Vettovaglia, la violence s’est fragmentée à l’initiative d’acteurs non étatiques, qui défient et supplantent des États dépossédés du monopole de la violence. Ces groupes armés ignorent naturellement les « règles du jeu » et ont souvent des objectifs mal définis. Nombre d’entre eux ne sont pas reconnus comme des interlocuteurs valables. Leur prolifération, en Afrique ou au Moyen-Orient, contribue à expliquer la multiplication des États faillis : Somalie, Soudan, Centrafrique, Liban relèvent de cette problématique. L’étude de Georges Corm montre comment les chefs de clans locaux ont conduit le Liban à la guerre civile en s’appuyant sur des protecteurs extérieurs – Israël, Arabie Saoudite, Syrie, États-Unis, France –, qu’ils instrumentalisent tout étant eux-mêmes manipulés. Le clivage traditionnel entre chrétiens et musulmans s’est mué en un clivage transcommunautaire qui traverse aussi bien chrétiens que musulmans sunnites, faisant de ce pays un champ de bataille où les acteurs extérieurs se livrent à une guerre sans merci.

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