Les zones grises

Cette recension d’ouvrage est issue de Politique étrangère (1/2012). Serge Michailof propose une analyse de l’ouvrage de Gaïdz Minassian, Zones grises : quand les États perdent le contrôle (Paris, Autrement, 2011, 204 pages).

C’est à un sujet passionnant et particulièrement d’actualité que s’est attaqué Gaïdz Minassian dans un ouvrage ambitieux, celui de l’extension des « zones grises » où le pouvoir de l’État s’est érodé au point d’avoir de facto disparu. La nature ayant horreur du vide, l’État se trouve, dans ces zones grises, remplacé par d’autres pouvoirs non étatiques : bandes plus ou moins organisées aux activités délictueuses dans nos banlieues, mafias impliquées dans des activités criminelles structurées en Italie et en Amérique centrale, guérillas dont les motivations politiques se fondent dans le narcotrafic en Colombie, proto-États que se disputent deux pays en situation de conflit latent au Haut-Karabagh, milices tribales et islamiques dans cet État failli qu’est devenue la Somalie, Hamas et Fatah dans ce territoire au statut ambigu qu’est Gaza, pirates largement tolérés dans une zone maritime que se disputent Chine et autre pays riverains de la mer de Chine, enfin Talibans, groupes fondamentalistes et restes d’organisations tribales historiques dans les zones tribales du Nord-Ouest pakistanais.
Ce simple énoncé souligne l’ambition de l’ouvrage, qui comprend deux grandes parties : une première partie qui est plutôt une longue introduction à caractère théorique sur le concept des zones grises, ce qui les caractérise et ce qui permet ou facilite leur développement. Puis une seconde partie, qui procède à une présentation synthétique des différents cas déjà listés. Cette dernière est particulièrement attrayante, facile à lire et bien documentée, même si le spécialiste pourra ici et là trouver à redire. Elle regroupe en fait des cas très variés et dissemblables et rares seront ceux qui ne s’instruiront pas à sa lecture. Ces présentations mettent l’accent sur des similitudes entre des situations radicalement différentes et c’est à la fois l’intérêt et les limites de l’exercice, car classer dans une même catégorie la mer de Chine et nos banlieues peut susciter quelques réserves. Mais rapprocher les deux extrémités des filières de la drogue et montrer que, in fine, ce sont les carences de l’État qui permettent aux narco-économies de proliférer tant dans les banlieues françaises qu’en Colombie ou dans le Nord-Ouest du Pakistan est fort juste.
La première partie à caractère théorique est moins convaincante. Il aurait sans doute été plus logique de partir des études de cas pour en déduire des leçons, plutôt que de commencer par une analyse théorique du problème, mais ce point est mineur. On pourra regretter au plan de la forme une rupture de style et une expression parfois inutilement compliquée. On aurait aimé que l’auteur pousse son analyse pour lier le développement de ces zones grises aux problématiques des États fragiles et au développement des guerres civiles, les sujets étant étroitement liés. Le choix de l’auteur explique sans doute l’absence de référence à la masse considérable de travaux et de recherches conduits depuis 30 ans dans les pays anglo-saxons sur ces sujets ; on pense bien sûr, concernant la fragilité des États, à l’ouvrage de base de Jeffrey Herbst (States and Power in Africa: Comparative Lessons in Authority and Control, Princeton, NJ, Princeton University Press, 2000) et, sur les guerres civiles et zones de conflits, aux recherches de Paul Collier, quitte à critiquer ces ouvrages et leurs thèses, qui ont leurs faiblesses.
L’absence de référence aux auteurs anglo-saxons, il est vrai non disponibles en français, est un peu regrettable : elle aurait permis à l’auteur d’approfondir une conclusion fort juste, qui souligne que ce sont les faiblesses et les dysfonctionnements graves des États qui expliquent leur perte de contrôle sur certaines régions ou certains pans de leurs sociétés. Il aurait ainsi pu insister sur les engrenages dramatiques qui conduisent de la perte de contrôle par l’État du monopole de la violence à la disparition des autres services de l’État, au développement des activités illicites, à la mise en place de milices armées pour protéger ces activités, puis au développement d’une administration parallèle qui se substitue à l’État, rend la justice, etc. La conclusion de l’ouvrage, fort juste et particulièrement importante, aurait mérité d’être développée : elle souligne en effet le caractère déséquilibré et finalement inefficace de tout traitement purement sécuritaire de ces questions.
Au total, un livre intéressant et stimulant sur un sujet déjà extrêmement préoccupant, en passe de devenir un problème majeur du XXIe siècle.

Serge Michailof

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Débat : Les armées et Internet (28 juin)

Jeudi 28 juin 2012 : débat public pour la sortie de Politique étrangère (2-2012), dossier « Internet, outil de puissance ».
Inscriptions : pi***************@*******uv.fr

SUJET :
« Les armées et Internet : des réseaux sociaux à la cyberguerre », présidé par Dominique DAVID
Intervenants :
Marc HECKER (Ifri) et Michel BAUD (Ifri)
Lieu :
Librairie du citoyen (Documentation française) 29 quai Voltaire, 7e
Date et horaires : jeudi 28 juin de 17h30 à 19h00
Contact : Pierre-Jean Lorre (pi***************@*******uv.fr)

 

Médecins sans frontières

Cette recension d’ouvrage est issue de Politique étrangère (1/2012). Thierry Tardy propose une analyse de l’ouvrage de Claire Magone, Michaël Neuman et Fabrice Weissman (dir.), Agir à tout prix ? Négociations humanitaires : l’expérience de Médecins sans frontières (Paris, La Découverte, 2011, 344 pages).

Les débats actuels sur l’action humanitaire semblent converger sur le constat d’un « espace humanitaire » de plus en plus réduit. Les besoins humanitaires restent importants et le volume global de l’aide est même en expansion mais l’assistance humanitaire, victime de son rapprochement conceptuel et opérationnel avec l’action des forces armées, est en butte à des difficultés croissantes d’acceptabilité par les acteurs locaux et donc d’efficacité dans sa mise en œuvre.
Sans remettre directement en cause ce constat, cet ouvrage porte sur « la conquête et la défense » par les organisations humanitaires de leur « espace de travail », lequel est présenté comme le « produit d’un processus de transaction permanent avec les forces politiques et militaires locales et internationales ». Loin d’être garanti – ou non – par des acteurs tiers, l’espace humanitaire est le fruit d’une négociation mettant en jeu les intérêts communs et divergents des acteurs en présence.
Se pose donc la question de la nature des compromis obtenus et de leur caractère acceptable pour l’organisation humanitaire. Sur le terrain s’ensuit une série de dilemmes inhérents à toute négociation et susceptibles de remettre en cause les principes fondamentaux de l’action humanitaire. Si « tout est négociable », comme le souligne un des auteurs à propos de la Somalie, la difficulté réside dans la capacité à remplir la mission première d’assistance sans franchir la ligne rouge de la compromission.
Du Sri Lanka au Nigeria en passant par l’Éthiopie, l’Afghanistan et Gaza, 12 études de cas illustrent cette problématique de la conquête d’un espace de travail et de l’ambiguïté des compromis qui en découlent. Le mythe de l’indépendance de Médecins sans frontières (MSF) en ressort largement écorné. Ainsi, alors que l’intervention dans le débat public constitue l’une de ses raisons d’être, le « renoncement le plus fréquent auquel MSF consent est celui de sa liberté de parole ».
Au Sri Lanka, MSF finit par « accepter les diktats du gouvernement » et devient un « rouage du dispositif militaro-humanitaire dans l’espoir d’en atténuer la brutalité » ; au Yémen, l’organisation fait profil bas pour finalement nourrir la « propagande du gouvernement en niant les difficultés d’accès aux soins» de la population ; en Somalie, MSF a « peur des Shabaabs» et privilégie une communication publique « uniquement factuelle ». La gestion de ces dilemmes passe par l’attachement à quelques principes clés : il s’agit de savoir « à quelle politique l’association participe» et de veiller en toutes circonstances à ce que « l’aide aux victimes ne se transforme pas en soutien aux bourreaux ». En d’autres termes, « il s’agit moins pour MSF de conquérir une totale liberté d’action que d’être en mesure de choisir ses alliances… ».
L’ouvrage paraît à l’occasion du 40e anniversaire de la création de MSF. Sa grande vertu réside dans une analyse détaillée et sans concession des dilemmes permanents auxquels l’organisation est confrontée. Surtout, le travail révèle une très louable capacité d’autocritique des auteurs, tous représentants de MSF. Puissent d’autres acteurs, États ou organisations internationales impliqués dans le vaste champ des interventions multidimensionnelles, faire preuve de la même objectivité et capacité d’introspection.
Dans ce contexte, il est dommage que les essais de la deuxième partie soient aussi peu connectés à la problématique générale – l’analyse de Rony Brauman sur les dilemmes de la négociation humanitaire aurait été particulièrement appréciée. Enfin, on pourra regretter que presque rien n’indique dans le livre que la quête d’indépendance et les compromis auxquels MSF consent aient eu des effets bénéfiques tangibles sur le but ultime de son action : l’assistance aux populations en danger.

Thierry Tardy

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Politique de dissuasion et guerre limitée

Cet article a été publié pour la première fois dans Politique étrangère n° 6/1960, avant d’être republié dans le numéro du 70e anniversaire de la revue (n° 4/2006).

Bernard Brodie (1909-1978) est professeur à Yale, puis chercheur à la RAND Corporation (1951-1966). Surnommé « le Clausewitz américain », ce penseur majeur des stratégies nucléaires publie dès 1946 The Absolute Weapon, Atomic Power and World Order, première réflexion globale sur l’atome et sa place dans les stratégies des acteurs internationaux. Il étendra par la suite ses réflexions aux stratégies aériennes. En 1960, quatre des cinq membres du Conseil de sécurité des Nations unies possèdent la bombe atomique et la guerre froide menace de dégénérer en « vraie » guerre.

Nouveauté de la situation stratégique actuelle
Il y a quelques années, les États-Unis prirent, sans même s’en apercevoir, une décision qui excluait la guerre préventive, du moins la politique de la guerre préventive. Cette décision fut prise sans que la question ait été véritablement discutée, en raison de l’unanimité qui régnait aux États-Unis contre l’éventualité d’une telle guerre.
Cette décision des États-Unis impliquait, inévitablement, un engagement des États-Unis en ce qui concerne la stratégie de la dissuasion ; car, de deux choses l’une, ou bien vous envisagez dans une guerre que vous frappez le premier, c’est-à-dire que vous considérez l’éventualité d’une guerre préventive, ou bien vous devez faire en sorte, en le menaçant d’une riposte massive, que l’ennemi ne puisse vous frapper le premier, ce qui est la politique de dissuasion.
La situation militaire moderne diffère de la situation antérieure par le fait que les instruments de l’offensive sont essentiellement différents des instruments de la défensive. Si l’on se souvient de ce qui s’est passé en 1914, on constate qu’alors les forces françaises et le petit contingent britannique qui les appuyait se sont regroupés après la première bataille pour affronter l’offensive allemande qui descendait du nord ; dans ce cas, les forces qui servaient à la défensive étaient les mêmes que celles qui servaient à l’offensive.
Les militaires, on le sait, ont toujours attribué une importance considérable à l’initiative et cependant, aujourd’hui, l’initiative n’est pas admise dans la stratégie à laquelle s’attachent les États-Unis.
Les éléments de la stratégie de la dissuasion sont difficiles à apprécier et difficiles à mettre en œuvre. Ils ne correspondent pas en effet aux idées traditionnellement admises et auxquelles tiennent les spécialistes militaires. Ceux-ci essaient de compenser leur insatisfaction de la nouvelle situation et des conceptions qu’elle impose par des notions telles que celle de « guerre préemptive », qui est une espèce de compromis entre le refus de l’initiative et l’acceptation de l’initiative dans certaines circonstances. La guerre préemptive est définie comme étant l’initiative prise par l’une des parties lorsque l’autre est sur le point de prendre cette initiative ; c’est une espèce de compromis théorique entre la riposte et le premier coup.
Les militaires ont aussi tendance à attribuer une très grande importance à l’avertissement qui peut être donné d’une attaque ennemie.
Il ne faut pas oublier que, lorsqu’on parle de dissuasion aux États-Unis, on envisage trois sortes de dissuasions :
1) la dissuasion d’une attaque directe et, par conséquent, d’une attaque nucléaire contre le territoire des États-Unis ;
2) la dissuasion d’une attaque nucléaire contre les alliés des États-Unis ;
3) la dissuasion d’attaques mineures, non nucléaires, contre les alliés des États-Unis ou quelque part ailleurs dans le monde.
Cela signifie d’une part que les États-Unis doivent avoir la possibilité — à la fois la volonté et les moyens — de frapper les premiers, car c’est ce qui est impliqué dans l’idée de riposte massive contre une attaque visant les alliés des États-Unis.
Cela augmente plutôt que cela ne diminue les exigences de cette stratégie de dissuasion, car cela implique que les États-Unis possèdent des armes qui leur permettent de frapper le premier coup et qui ne constituent pas des objectifs vulnérables à une attaque ennemie.
Cela veut dire aussi que les États-Unis doivent disposer d’une force de frappe — (et là le terme est exact) — à la fois puissante, sûre et invulnérable. La sécurité de celle-ci doit dépendre le moins possible de l’avertissement.
Pour que cette stratégie soit efficace et soit prise au sérieux, elle suppose également un réel effort dans le domaine de la défense civile.
Le terme de dissuasion, tel que nous l’employons aujourd’hui, a un sens extrêmement précis, et cependant, en même temps, la dissuasion a été une politique pratiquée tout au long de l’histoire, depuis que la diplomatie joue un rôle dans les relations entre États. Car il a toujours été vrai, dans le passé, qu’une nation qui s’efforçait d’en dissuader une autre de faire quelque chose à ses dépens pouvait voir cet effort de dissuasion réussir mais pouvait également le voir échouer. Mais, dans le passé, même les échecs d’une telle politique de dissuasion contribuaient à renforcer la valeur de la dissuasion parce que de tels échecs démontraient la volonté d’une nation d’aller jusqu’à la guerre pour empêcher la réalisation de certains buts qu’elle n’acceptait pas.
Ce qu’il y a de nouveau dans la situation d’aujourd’hui, c’est que la dissuasion, actuellement, ne peut se prêter à des actions répétées. Nous avons besoin de réussir indéfiniment et absolument. Il est donc nécessaire, pour que ce but soit atteint, que nous maintenions un état constant d’alerte, beaucoup d’attention et des dépenses importantes.

Lire la suite de l’article sur Persée

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