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[Les grands textes] L’évolution de la doctrine stratégique aux Etats-Unis (H. Kissinger, 1962)

A l’époque où ce texte est publié dans Politique étrangère (n°2, 1962), Henry Kissinger dirige le programme sur les études de Défense à Harvard. Il est marqué par la crise de Berlin qui s’est déroulée en 1961 et cherche à convaincre les Français que leur pays n’est pas en mesure de se défendre seul contre l’Union soviétique, malgré l’acquisition par la France de l’arme nucléaire en 1960. Il plaide pour un rôle renforcé de l’OTAN et pour une mutualisation des moyens nucléaires au sein de cette organisation. Kissinger ne mentionne pas une seule fois la guerre d’Algérie qui, en 1962, touche pourtant à sa fin. Il est obnubilé par le facteur nucléaire, comme s’il pressentait que quelques mois après la publication de ce texte, les Etats-Unis et l’URSS se retrouveraient au bord de l’affrontement nucléaire, à l’occasion de la crise des missiles de Cuba.

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Depuis que je suis à Paris, après cinq semaines passées en Orient, j’ai eu de nombreuses conversations avec des amis français et je dois avouer que je suis frappé par l’étendue du désaccord et de l’incompréhension qui se sont développés entre nos deux pays. Je ne prétends pas fixer les responsabilités de cet état de choses. Je crois cependant qu’étant donné le temps que nous vivons, on ne peut concevoir d’avenir pour l’Occident sans la plus étroite collaboration entre les Etats-Unis et la France. Je ne puis concevoir que l’un ou l’autre de nos deux pays puisse se développer sans l’autre. Je crois que ni l’un ni l’autre de nos deux pays ne pourra éviter la destruction, si l’autre est détruit Je pense que les dangers auxquels nous aurons à faire face ne seront pas seulement le fait de l’Union soviétique ou de la Chine communiste. Je crois qu’au cours des dix ou quinze années qui sont devant nous, toutes les nations occidentales devront tenir compte d’une menace très sérieuse de la part de nouvelles nations, menace qui doit être étudiée avec le plus grand sérieux. Dans ces conditions, nous ne disposons pas de tant de ressource que nous puissions nous permettre de mener entre nous de guerre civile intellectuelle.

Telle est ma conviction personnelle et en conséquence tout ce que je dis doit être interprété comme venant de quelqu’un qui aimerait voir une France forte et la plus étroite relation entre nos deux pays.

Considérons maintenant les problèmes stratégiques qui ont suscité entre nous un certain malentendu. J’exposerai d’abord comment j’interprète la pensée américaine sur l’OTAN et comment la doctrine américaine envisage les divers efforts pour créer des forces nucléaires nationales. La doctrine stratégique américaine et en vérité la situation stratégique à laquelle elle s’appliquait, ont passé par trois ou quatre phases distinctes. La première est la période pendant laquelle les Etats-Unis possédaient le monopole de l’arme atomique et le monopole des moyens de transport de l’arme. Dans la seconde période, les Etats-Unis ne possédaient plus le monopole de l’arme nucléaire mais continuaient pratiquement à posséder le monopole des moyens de transport de l’arme. Dans cette seconde période, les Etats-Unis auraient probablement pu remporter la victoire dans une guerre générale, soit en frappant les premiers avec les armes nucléaires (first strike), soit en frappant les seconds (second strike). Les forces de représailles des Etats-Unis étaient techniquement parlant invulnérables alors que les forces de représailles soviétiques étaient techniquement parlant vulnérables.

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[Les grands textes] Le déclin (relatif) de l’Amérique (P. Kennedy, 1987)

Au moment où l’on s’interroge sur les futurs équilibres de puissance, et la place qu’y tiendront les pays émergents, il est temps de relire la brillante analyse de Paul Kennedy. Il y questionne la possibilité pour les Etats-Unis de demeurer une puissance dominante écrasante : « Il n’a jamais été donné à aucune société de rester en permanence en avance sur toutes les autres en réussissant à figer les différences d’évolution des taux de croissance, du progrès technologique et du développement militaire des pays qui ont existé depuis des temps immémoriaux ». Une bonne occasion de s’interroger, plus généralement, sur les critères de la puissance au XXIème siècle.

 

En février 1941, quand le magazine Life d’Henry Luce titra que le monde vivait le « siècle américain », cette déclaration correspondait aux réalités économiques. Les Etats-Unis, avant même que de participer à la Seconde Guerre mondiale, fabriquaient un tiers des produits manufacturés du monde, soit plus du double de la production de l’Allemagne nazie et près de dix fois celle du Japon. En 1945, après la défaite des pays fascistes, les alliés des Américains étant économiquement exsangues, cette proportion approchait de la moitié, soit un pourcentage jamais atteint jusque-là ni depuis par une seule nation. Les Etats-Unis, plus qu’aucun autre grand empire — empire romain, espagnol ou britannique de l’époque victorienne — , semblaient alors destinés à dominer la politique internationale sur des décennies, voire des siècles.

Dans ces circonstances, il parut naturel (quoique parfois malaisé) aux détenteurs du pouvoir de décision de faire bénéficier de la protection militaire des Etats-Unis les pays qui leur demandaient leur aide dans les années turbulentes de l’après-guerre. Citons leur engagement d’abord en Grèce et en Turquie, puis, à partir de 1949, leur contribution massive à l’OTAN, leurs relations privilégiées avec Israël et, souvent, à l’opposé, avec l’Arabie Saoudite, la Jordanie, l’Egypte et de petits pays arabes, leurs obligations à l’égard de leurs partenaires des organisations régionales de défense comme l’OTASE, le CENTO et l’alliance de l’ANZUS. Plus près de chez nous, il y eut le traité de Rio et les plans de défense spéciaux de l’hémisphère avec le Canada. Au début des années 70, comme le souligne Ronald Steel, les Etats-Unis « avaient plus d’un million de soldats cantonnés dans 30 pays, étaient membres de 4 pactes régionaux d’alliance défen sive et participaient activement à un cinquième, avaient signé des traités de défense mutuelle avec 42 nations, appartenaient à 53 organisations internationales et fournissaient une aide économique ou militaire à près de 100 pays du monde entier ». A la fin de la guerre du Vietnam, l’effectif des troupes américaines stationnées à l’étranger diminue certes énormément, mais la totalité des obligations américaines qui subsistaient aurait sans nul doute époustouflé les pères fondateurs.

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