Passion arabe. Journal, 2011-2013

Cette recension est issue de Politique étrangère 4/2013. Frédéric Charillon propose une analyse de l’ouvrage de Gilles Kepel, Passion arabe. Journal, 2011-2013 (Paris, Gallimard, 2013, 496 pages).

cv-KepelIl existe plusieurs postures possibles pour appréhender ces soulèvements arabes qui nous ont pris par surprise voici bientôt trois ans. La première consiste à développer a posteriori de nouvelles spéculations sur les causes qui ont conduit à la destitution des régimes, depuis l’immolation de décembre 2010 à Sidi Bouzid jusqu’aux actuelles déchirures syriennes ou égyptiennes. La deuxième, renonçant à ouvrir l’insondable boîte noire des processus déclencheurs, se cantonne à l’élaboration de scénarios prospectifs sur ce qu’il pourrait advenir, désormais, de cette région Méditerranée-Moyen-Orient sens dessus dessous. Gilles Kepel en choisit une troisième : revenir, encore et toujours, sur le terrain, pour faire parler les acteurs, les observer, les écouter. Paradoxalement, la prétention de cette approche est dans sa modestie : être capable, au milieu du chahut des prophètes et des donneurs de leçons, de reprendre la route empirique. Retrouver le sens de l’enquête, conserver la curiosité, malgré les succès connus et les fonctions exercées depuis, comme au premier jour de ce voyage de l’été 1974 qui lança pour toujours notre auteur sur les sentiers d’Orient. Reprendre la route pour comprendre, pour entendre ceux qui sont le mieux en mesure de nous éclairer sur les « printemps » arabes : les Arabes eux-mêmes.
Il fallait, pour y parvenir, cette passion proclamée et assumée en titre. Une passion qui a su tisser des liens humains, affiner une intuition déjà étonnante à l’époque du livre Le Prophète et le Pharaon [1], étoffer un carnet d’adresses aujourd’hui précieux. Après combien d’ouvrages traduits en près de 20 langues, après combien de jeunes docteurs formés (dont certains l’accompagnent au fil des pages dans ce récent périple, impressionnant les épouses de chefs druzes – sans doute réciproquement), après combien d’hommages [2], cette passion qui revendique déjà 40 années de terrain dans la région [3] est non seulement intacte, mais s’allie à l’analyse pour nous donner ce tableau inédit. Qu’y trouve-t-on ?
On y retrouve un style désormais connu, que confirme l’exercice du journal : Gilles Kepel sait écrire (ce n’est pas un axiome en sciences sociales). Son coup de griffe est fréquent, souvent par amour de la formule (cette « chape de plomb plaquée or » que l’Arabie Saoudite ferait peser sur ses obligés…), mais aussi par blessure : « Priver un professeur de ses cours, lui enlever ses étudiants, une sorte de mise à mort », rappelle-t-il au détour d’un morceau d’anthologie teinté de correspondances (au sens baudelairien) dans un champ de cognassiers syrien, après plusieurs allusions à la fermeture de « sa » chaire sur le Moyen-Orient, par un mois de décembre 2010 où il ne se passait rien.
Ce journal qui a donné lieu à un reportage télévisé réussi (ce n’est pas un axiome, etc.) est loin, pourtant, de se réduire à des impressions personnelles. Retraçons d’abord l’itinéraire : Israël et Palestine, puis Égypte, Tunisie, Libye, Oman, Yémen, Égypte encore, Libye à nouveau, retour en Tunisie, Qatar, Bahreïn, un détour d’aéroport par l’Arabie Saoudite, avant d’aborder le Liban, Istanbul, Antioche et la Syrie enfin, avant le point final du haut d’un hôtel de Dubaï. Au centre de ce livre dont il faut par ailleurs saluer la facture agréable, une série de photos fortes, violentes, moins douces que le portrait de cette femme libyenne victorieuse qui figure en couverture, donnent corps à l’enquête et rappellent tragiquement ce que terrain veut dire. Les citations, longues, sont l’arme de Gilles Kepel. Elles donnent la parole aux acteurs. On écoute le professeur Gherairi expliquer à Tunis, en interaction avec l’auteur, qu’une fois le régime décapité dans un pays donné, deux instances sont en compétition (un gouvernement provisoire regroupant des figures modérées de l’ordre précédent dans un pouvoir qui s’effiloche graduellement et un comité de salut public qui reprend à son compte la violence révolutionnaire et distance ainsi les premiers), séparées en Tunisie par la Haute Instance, dans un processus resté isolé qui ne s’est pas rencontré dans les autres pays arabes du fait de l’absence, ailleurs, de la même classe moyenne éduquée. On écoute avec attention ces femmes égyptiennes qui expriment leur fierté (« C’est la démocratie, maintenant, comme chez vous ! »), mais dans un clivage sans fard : les coptes ont voté pour le général Chafiq « qui ne mélange pas la religion et la politique », les musulmanes ont voté Morsi parce que « l’Égypte est musulmane, Mohamed Morsi gouvernera selon l’islam », et avec les Frères Musulmans, « mais tous les bons musulmans sont salafistes » – que l’on songe, en les entendant, à l’Égypte coupée en deux de juillet 2013.
On distingue alors clairement, entre les fils enchevêtrés des soulèvements successifs, des situations ô combien différentes, entre une Tunisie où Ennahda a bénéficié de l’aura du parti des prisonniers, une Égypte où les Frères musulmans ont rejoint le soulèvement avec retard mais dont l’appareil aux structures et aux réseaux si rodés s’est imposé face aux concurrents dans l’exercice électoral, une Libye plus confuse, dont les militants religieux sont arrivés tard aussi dans le jeu, sans les structures des Frères égyptiens, mais auréolés de leurs milliers de martyrs tombés face à Kadhafi.
On écoute l’auteur lui-même, cette fois, dresser les portraits des principaux protagonistes, revenir sur Bourguiba, expliquer Marzouki, raconter Ghannouchi qu’il interviewe quelques pages plus loin, pour l’entendre à son tour analyser le salafisme. C’est un peu plus tard Samir Frangié, au Liban, qui dit à Gilles Kepel son absence d’inquiétude face au risque de résurgence radicale, parce que le changement est selon lui total, profond, irréversible : les peuples n’ont plus peur de dire leur colère dans un processus de quasi-démocratie directe, à répétition s’il le faut. Et de citer le cas du député salafiste Mamdouh Ismaïl, obligé de faire un communiqué d’excuses après avoir reçu 1 150 000 insultes sur Facebook, pour avoir voulu prier en plein Parlement. On songe, là encore, à la destitution de Mohamed Morsi à l’été 2013. Entendons aussi, avec le chercheur présent sur place, les prêches sunnites du cheikh Rafei, au Liban, en appeler à la destruction de « cette alliance secrète [chiite] qui s’étend de l’Iran jusqu’à ses alliés en Irak, en Syrie, au Liban et en Palestine ».
On l’aura compris, en sus du « journal » annoncé, c’est encore l’analyse sociopolitique, entrée dans le sac à dos de l’auteur un jour d’été 1974, qui fait ce nouveau voyage avec lui, sans l’avoir jamais quitté. Certes parsemées d’impressions personnelles, d’émotions au croisement d’un souvenir, d’une odeur de cardamome ou de regards en amande, les pages de ce livre se lisent bien au prisme de la science politique. Pour nous en dire quoi ? Pour nous dire, d’abord, que le terrain est irremplaçable et reste la meilleure école. Que face à lui, nous ne sommes pas, nous chercheurs, tous égaux en dépit de débits Internet croissants. Qu’à l’épreuve de l’événement inattendu, du processus politique non identifié ou du fait social complexe, ce retour au terrain reste la valeur sûre, entre reconstitution autolégitimatrice et fuite prospective sans preuve. Que beaucoup de ceux qui font l’analyse politique nouvelle du monde arabe aujourd’hui en France ont travaillé dans cet esprit, avec Gilles Kepel, et avant lui avec Rémy Leveau qui fut son maître. Arabisants, ils ont pu faire parler, et conjurer, ce fameux terrain : on pense à Bernard Rougier sur le Liban (aujourd’hui directeur du Centre d’études et de documentation économiques, juridiques et sociales [CEDEJ] au Caire), à Stéphane Lacroix sur l’Arabie Saoudite, à bien d’autres qui nous pardonneront de ne pouvoir tous les citer. Et cette école – car il s’agit bien d’une école – nous rappelle opportunément cette règle dérangeante des sciences sociales, qui veut qu’à l’origine de l’analyse du comportement des acteurs, il y ait les acteurs.
Retour au terrain, retour aux acteurs : la règle est implacable. Elle n’est pas accessible à tous. Elle demande formation, compréhension, patience, soutien d’une véritable entreprise académique. Cette règle a ses professionnels, sa relève, animée par des jeunes chercheurs auxquels Gilles Kepel a transmis l’envie – et fourni les moyens – de se mesurer à la réalité vivante du terrain, sans laquelle il n’y a pas d’analyse internationale possible. Leur travail est indispensable à l’excellence universitaire, indispensable à l’expertise politique, indispensable à la pensée stratégique. Ne pas reconnaître cela serait plus qu’une erreur : une faute. À un moment qui n’est pas le plus propice.

Frédéric Charillon
Professeur des universités, directeur de l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire (IRSEM)

1. G. Kepel, Le Prophète et le Pharaon, Paris, La Découverte, 1984, réédition augmentée chez Folio Histoire, Paris, 2012.
2. En 2005, deux revues anglo-saxonnes, Foreign Policy et Prospect, classaient Gilles Kepel parmi les quatre seuls Français à figurer parmi les 100 intellectuels vivants les plus influents dans le monde.
3. Surpris par ce chiffre vénérable lancé en introduction, le lecteur sera toutefois vite rassuré par la reproduction couleur d’un passeport glissée en quatrième intérieure, qui viendra habilement rappeler, date de naissance à l’appui, que Gilles Kepel se situe en réalité – en âge – entre Nicolas Sarkozy et José Manuel Barroso (ou, pour les non-politistes, qu’il est le cadet d’Isabelle Adjani).

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