Le Jourdain entre guerre et paix

Cette recension d’ouvrage est issue de Politique étrangère (3/2014). Denis Bauchard propose une analyse de l’ouvrage de Pierre Berthelot, Le Jourdain entre guerre et paix. Approches historiques, géopolitiques et juridiques (Presses universitaires de Bordeaux, 2013, 456 pages).

Le livre de Pierre Berthelot a pour objet l’acuité du problème de l’eau au Proche-Orient. Il constitue une somme ambitieuse, avec une approche multidisciplinaire, historique, géopolitique et juridique, particulièrement pertinente, focalisée sur le problème du bassin du Jourdain. L’introduction ose la question fondamentale : le problème de l’eau est-il majeur pour faire la paix au Proche-Orient entre Israël et ses voisins arabes ?

Ce problème est d’autant plus aigu que, de 1953 à 2012, le débit moyen du Jourdain sous le pont Allenby est passé de 1,2 million à 200 000 mètres cubes, alors que dans le même temps la population sur le territoire de la Palestine mandataire est montée de 4 à 12,5 millions d’habitants. Dans une première partie à caractère historique, l’auteur montre que le contentieux sur l’eau entre juifs et arabes apparaît dès le milieu du XIXe siècle. En 1924, au moment de l’établissement du bornage entre les mandats français et britannique, la question de l’eau fait l’objet d’âpres négociations. Chaïm Weizman intervient, sans succès, auprès de la France pour que la frontière soit placée plus au nord. La question de la frontière naturelle représentée par le fleuve Litani est posée. En fait, ce que l’auteur appelle « l’hydro-irrédentisme » est un élément de la politique d’Israël, et contribue à expliquer aussi bien l’occupation du Sud du Liban que celle du Golan, deux « châteaux d’eau » indispensables au développement rural comme à la consommation en eau de sa population.

Ce problème de l’eau conduira Israël à mener une stratégie à géométrie variable, minutieusement décrite dans l’ouvrage. Avec l’Égypte et la Jordanie, il s’agit d’une politique conciliatrice, qui ne fera pas obstacle à la signature des traités de paix respectivement conclus en 1979 et 1994. Bien mieux, épisode mal connu et insolite, le président Sadate proposera, en vue de faciliter la solution de la question palestinienne, d’approvisionner en eau distraite du Nil les colons israéliens susceptibles de quitter la Cisjordanie occupée et d’être relocalisés dans le Néguev ! Cette initiative n’aboutit pas, ayant suscité des réactions très vives tant en Israël qu’en Égypte, et l’accord de paix ayant laissé de côté la question palestinienne. En revanche, les relations avec le Liban et la Syrie resteront très conflictuelles.

L’annexion du Golan par Israël s’explique en partie par les ressources en eau procurées par ce château d’eau au pied du mont Hermon. Dans le cadre des négociations pour une paix entre la Syrie et Israël, les négociateurs syriens avaient laissé entendre qu’une partie des ressources en eau provenant du Golan pourrait alimenter Israël. L’échec des négociations, qui s’explique par bien d’autres raisons, a maintenu le statu quo. Quant aux relations avec les Palestiniens, qu’il s’agisse de ceux qui résident en Cisjordanie, à Gaza ou en Galilée c’est-à-dire en Israël même, ce sont celles d’une répartition fortement déséquilibrée au profit des Israéliens. Le système de distribution palestinien reste totalement contrôlé par Israël. Certes, la question de l’eau n’est que marginale dans les raisons de l’échec des accords d’Oslo, mais elle figure pourtant parmi les points qui ont été, en vain, âprement négociés.

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