La Chine au risque de la dépendance alimentaire

Cette recension a été publiée dans le numéro d’automne de Politique étrangère (n°3/2017). Marie-Hélène Schwoob propose une analyse de l’ouvrage de Jean-Marc Chaumet et Thierry Pouch, La Chine au risque de la dépendance alimentaire (Presses universitaires de Rennes, 2017, 216 pages).

Jean-Marc Chaumet et Thierry Pouch brossent un tableau des problématiques de sécurité alimentaire auxquelles la Chine est aujourd’hui confrontée, et exposent en détail les causes de cette insécurité (évolution de la demande alimentaire chinoise, manque de ressources en terres et en eau, problématiques liées au foncier…), ainsi que les politiques mises en place par le gouvernement pour tenter d’apporter des réponses à ce qui reste encore aujourd’hui une priorité stratégique pour le pays : assurer un taux d’autosuffisance alimentaire minimal pour sa population.

Les deux premiers chapitres, qui plongent dans l’histoire de la Chine depuis la période des Royaumes combattants jusqu’au Grand Bond en avant, retracent la naissance et le développement de cette vision particulière que porte la Chine sur la sécurité alimentaire de son territoire. De l’utilisation de l’arme alimentaire par les royaumes jusqu’aux famines qui ont très durement frappé le pays – pour la famine du Grand Bond en avant (1958-1961), les pertes sont estimées entre 10 et 50 millions de morts –, l’histoire éclaire la volonté des dirigeants chinois d’aujourd’hui à prendre au sérieux cette question de la sécurité alimentaire, et à mettre tout en œuvre pour éviter d’engager le pays sur un modèle de dépendance aux importations de produits agricoles et alimentaires, à l’instar du Royaume-Uni ou du Japon.

Le livre s’attache également à démonter certaines idées reçues, s’affranchissant par exemple de la séparation généralement établie entre période maoïste et période dengiste, ou encore étudiant avec attention les chiffres réels du land grabbing, qui suscitent les craintes de « post-impérialisme » chinois en Afrique. Les auteurs font également des mentions très intéressantes du point de vue chinois sur les questions de sécurité alimentaire. Ils citent les travaux de nombreux universitaires ou relatent les débats sur la question des importations, qui malgré des réticences certaines, se sont récemment imposées comme inévitables pour l’approvisionnement de la population chinoise et la protection des ressources du territoire, déjà fortement dégradées par un productivisme forcené.

Le livre lie de manière passionnante ces questions agricoles internes à l’histoire de la pensée économique et à l’évolution actuelle de la géopolitique mondiale de l’alimentation. La thèse selon laquelle la Chine, qui aspire à être une puissance hégémonique, serait contrainte dans son accession à ce statut (voire menacée de déclin) par sa dépendance croissante aux importations alimentaires, peut faire débat dans un contexte où sa balance commerciale reste très fortement excédentaire, et où de nombreux autres facteurs de déclin économique entrent en compte. Il est cependant certain que, comme le soulignent les auteurs, cette dépendance alimentaire constitue une puissante force de rappel pour le pays, mais aussi à l’extérieur de ses frontières, pour la Chine comme pour d’autres pays. La Chine, du fait des quantités massives de produits agricoles qu’elle importe désormais, façonne et défait l’économie de territoires entiers hors de ses frontières. En éclairant l’impact majeur des politiques chinoises sur les tendances haussières et baissières des marchés internationaux agricoles, cet ouvrage pose une pierre fondamentale pour la compréhension de la géopolitique de la sécurité alimentaire mondiale.

Marie-Hélène Schwoob

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