We Know All About You

Cette recension a été publiée dans le numéro d’automne de Politique étrangère (n°3/2017). Jérôme Marchand propose une analyse de l’ouvrage de Rhodri Jeffreys-Jones, We Know All About You. The Story of Surveillance in Britain and America (Oxford University Press, 2017, 304 pages).

En s’intéressant aux systèmes de surveillance de masse implantés en Grande-Bretagne et aux USA depuis la seconde moitié du XIXe siècle, et traitant des secteurs public et privé, ce texte dresse une longue liste d’abus étatiques, mais invite à ne pas sous-estimer les menaces que posent le renseignement d’entreprise et le data-mining. Plutôt qu’une réflexion politologique ou sociologique, Rhodri Jeffreys-Jones propose une promenade historique et chronologique.

L’ensemble s’articule en 12 chapitres, riches en portraits et anecdotes. Il expose d’abord les opérations de fichage et de black-listing montées par le patronat américain et britannique. Suivent des passages plus politiques, exposant les connivences latentes entre Roosevelt et Hoover, revenant sur les purges anticommunistes des années 1940-1950, puis sur les menées « anti-radicales » des années 1960-1980 (COINTELPRO). Au final, We Know All About You aborde la question des régressions démocratiques enclenchées depuis une quinzaine d’années avec l’assentiment de larges blocs de citoyens-consommateurs.

Le sentiment d’ensemble ? L’auteur apporte des éléments de comparaison utiles pour appréhender opportunités et entraves que connaissent les « sécurocrates » des deux pays. En revanche, l’analyse se montre lacunaire. Plutôt synthétique et structuré jusqu’aux mesures régulatrices des années ­1970-1990 (de la commission Church aux initiatives de Tony Blair), We All Know About You perd en consistance à partir du chapitre 9, qui traite de l’impact des attentats du 11 Septembre. Les chapitres qui suivent, qui examinent les pratiques intrusives des grandes entreprises, l’affaire Snowden et les réformes prises de l’ère Cameron-Obama, se réduisent par moments à de simples déroulés événementiels. Entre autres exemples, l’affaire News of the World, ponctuée par le sabordage de cette publication, méritait mieux que le traitement des pages 198-200 – en particulier si l’on tient compte des mises en perspective du journaliste d’investigation Nick Davies dans Hack Attack (Random House, 2014).

Plus profondément, l’ouvrage donne l’impression d’osciller entre deux thèmes : la mise sous surveillance légale ou illégale de contingents sans cesse plus fournis de citoyens britanniques et américains d’une part, d’autre part la formation de réactions de contrôle démocratique à forte résonance médiatique. Cette dualité éclaire les compromis réalisés par tel ou tel grand décideur. Mais elle ne donne pas forcément une idée juste des luttes d’influence qui s’exercent dans les coulisses du pouvoir, sous l’impulsion d’une haute fonction publique concernée de près par le Big Business sécuritaire et ses sinécures dorées.

Point connexe, l’ouvrage manifeste une nette tendance à placer sur un même plan les déviances du public et du privé, sans relever la responsabilité particulière de politiciens ou de fonctionnaires qui violent délibérément des normes démocratiques qu’ils sont chargés d’appliquer de manière convaincante. Ce qui pose de tout autres problèmes d’érosion normative, de dé-légitimation institutionnelle, et de rupture d’hégémonie que les intrusions des grandes entreprises. La bibliographie est bonne, mais avec des absences notables concernant les agissements criminels des cabinets d’investigation barbouzards (Lubbers) et les retombées systémiques des débords étatiques (Tarrow).

Jérôme Marchand

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