Vivre le temps des troubles

Cette recension a été publiée dans le numéro d’été de Politique étrangère (n° 2/2018). Jolyon Howorth, propose une analyse de l’ouvrage de Thierry de Montbrial, fondateur et président de l’Ifri, Vivre le temps des troubles (Albin Michel, 2017, 176 pages).

Thierry de Montbrial relève ici un défi « modeste et ambitieux » : celui d’une réflexion sur la perspective, dans un XXIe siècle mal parti, d’une progression empirique vers la « gouvernance mondiale ». Dans un vaste tour d’horizon, il étudie, en trois chapitres denses, foisonnants, l’intersection entre « la présence du futur », « l’empreinte du passé » et « le choc du présent ». On pense immanquablement à Antonio Gramsci : « La crise consiste justement en ce que l’ancien meurt quand le nouveau ne peut pas naître. »

Le futur est là. Voici la visite guidée et savamment critique de notre anthropocène (Paul Cruzen), où certains voient la perspective d’une énergie propre illimitée à un coût marginal (Jeremy Rifkin), d’autres une combinaison entre intelligence artificielle et percées médicales, laissant poindre l’immortalité (la « singularité » de Ray Kurzweil). Thierry de Montbrial ne se laisse pas séduire par les prophètes de l’avenir : la conscience l’emportera toujours sur l’intelligence artificielle ; les religions font de nouveau irruption sur la scène internationale et « expriment aussi bien le futur que le passé » ; le robot le plus intelligent sera incapable d’engendrer une éthique. Nous vivons donc « le temps des troubles ».

L’empreinte du passé demeure lourde. L’histoire sert trop souvent des intérêts étroitement nationaux, quand la méconnaissance de l’histoire des autres est source d’erreurs graves, à l’intérieur (réactions à la crise de l’immigration), à l’extérieur (les interventions « humanitaires » qui, le plus souvent, aggravent les crises régionales). Le XXe siècle nous a pourtant légué des révolutions scientifiques en tous domaines – relativité, mécanique quantique, logique mathématique, biologie moléculaire, informatique et intelligence artificielle… – qui suggèrent que la mondialisation relève de l’inévitable. Le « secret de la vie » serait à notre porte. Et pourtant, souligne l’auteur, au XXIe siècle la passion semble l’emporter sur la raison. « Les groupes humains, peuples et nations, ne se dissolvent pas dans l’océan de la technologie », et ils réagissent de manières très différentes à ces mutations.

Que signifie dès lors le concept de « progrès » ? Dans le domaine de la connaissance « pure », il est inéluctable. Mais quid des révolutions nucléaire et numérique ? Sait-on se doter d’institutions améliorant les relations sociales et politiques ? Le référendum améliore-t-il la démocratie ? On peut en douter. Surtout, l’erreur cardinale pour qui cherche le chemin de la gouvernance globale, est la tentation de considérer comme « universelles » les valeurs… de l’Occident. « Si avant-gardiste qu’un peuple puisse se considérer, au nom de quoi pourrait-il s’arroger le droit d’imposer ses vues sur d’autres peuples ? »

Quant au présent, il réinvente le rapport entre populations et territoires. Les conflits d’aujourd’hui traduisent le clash entre projets géopolitiques structurés par des phénomènes identitaires. Les belles avancées institutionnelles (ONU) ou conceptuelles (sécurité collective, « communauté internationale ») ont tourné en mythes, qui gomment les véritables leçons de l’entre-deux-guerres : la relation entre économie et politique, l’impuissance du droit à régler seul les différends entre États, et la pertinence, plus lourde que jamais, de l’équilibre des forces (« balance of power »).

L’auteur clôt sa réflexion sur six propositions. Les Américains ne sauraient gouverner le monde – ils défendent leurs intérêts nationaux. Les Chinois naviguent entre une ambition démesurée et le désir concomitant de stabiliser leur environnement international. L’interdépendance de fait se heurte au retour du nationalisme économique. La sortie de la guerre froide a été ratée par l’arrogance des Occidentaux. L’Union européenne, en dépit de ses multiples crises, offre un modèle positif de gouvernance internationale. Le système international est infiniment fragile – ce qui rend obligatoire la recherche de la gouvernance mondiale, un travail « de très longue haleine » et qui « ne pourra se mettre en place que par approximations successives, essais et erreurs ». Thierry de Montbrial a le mérite considérable d’en dessiner, dans ce livre important, quelques balises essentielles.

Jolyon Howorth

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