Bouteflika. L’histoire secrète

Cette recension a été publiée dans le numéro de printemps de Politique étrangère (n°1/2020). Dominique David propose une analyse de l’ouvrage de Farid Alilat, Bouteflika. L’histoire secrète (Éditions du Rocher, 2020, 400 pages).

On lit ici l’histoire d’un homme singulier. Né au Maroc dans une famille assez peu portée à la révolte anticolonialiste – il sera traité de « Marocain » jusqu’au bout de sa vie politique –, tard rallié à la cause du Front national de libération (FLN), pris sous la protection de l’armée « extérieure » et particulièrement de Boumediene, ministre de Ben Bella, complice du coup d’État qui le renverse, affiche internationale d’une Algérie-locomotive du tiers-monde dans les années 1970…

Brillant ministre des Affaires étrangères intégré aux cercles prestigieux de la diplomatie mondiale, Bouteflika croit son heure venue lors de la succession non préparée de Boumediene, d’où il est exclu par l’armée. Signe de relations difficiles, contradictoires, avec la puissance qui détermine, depuis l’indépendance, le destin du pays. L’histoire de Bouteflika, son style de travail pour le moins désinvolte, quelques affaires de détournement de fonds du ministère, lui aliènent l’appui des militaires-faiseurs-de-roi. Suit un exil haché, entre Golfe, Suisse, États-Unis…, qui dure jusqu’à ce que son nom soit redécouvert par une partie des militaires, soucieux de trouver une sortie à leur administration provisoire issue de l’annulation des législatives remportées par le Front islamique du salut (FIS) au début des années 1990. Peu soucieux de prendre en charge une situation complexe sans bénéficier de l’appui sans arrière-pensée de l’armée, Bouteflika se dérobe en 1994, ce qui lui vaut de creuser l’hostilité à son encontre d’une bonne partie du haut commandement. On ne retrouvera son nom que lorsque Liamine Zeroual quittera volontairement le pouvoir, avec l’élection de 1999.

S’installe dès lors à la présidence un animal politique « maître-chanteur avec les militaires, arrogant vis-à-vis des Algériens, méprisant à l’encontre de ses adversaires politiques et de mauvaise foi avec tout le monde ». Les pages qui suivent sa gestion du pouvoir sont révélatrices du fonctionnement autocratique du système : valse des Premiers ministres, décisions économiques erratiques, fonctionnement hyper-personnalisé d’un dirigeant fantaisiste, corruption généralisée, captation du pouvoir par un petit cercle de plus en plus familial.

La narration de l’histoire-Bouteflika éclaire plus le fonctionnement du pays que les errances de l’homme. Les pages ici consacrées à la réforme de la Constitution qui permet au président de s’accrocher au pouvoir, puis à son maintien en dépit de l’accident vasculaire cérébral de 2013, enfin à la tragi-comédie du « 5e mandat », permettent d’approcher un système politique complexe, où l’armée tient le haut du pavé, mais dans un montage d’intérêts et de fidélités contradictoires. On peut repérer les principaux personnages du théâtre d’ombres, mais sans saisir vraiment leurs motivations, au-delà d’intérêts personnels souvent changeants.

L’Algérie a désormais un nouveau président – élu certes, mais l’histoire de la manipulation des élections précédentes laisse inévitablement rêveur sur la dernière –, que Bouteflika n’avait gardé Premier ministre que 80 jours. Le Grand Manipulateur Gaïd Salah, soutien indéfectible puis fossoyeur du pouvoir de Bouteflika, y a laissé la vie. Quelques ministres, entrepreneurs, ont été prestement condamnés avec le frère de l’ancien président : mais on voit clairement à la lecture de ces pages que le système perdure, que sa complexité empêche sans doute qu’il soit réformé en détail. Et si Bouteflika est déjà dans l’histoire, c’est d’abord comme son plus illustre représentant.

Dominique David

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