Paris-Berlin. La survie de l’Europe

Cette recension a été publiée dans le numéro d’été de Politique étrangère (n° 2/2020).
Dominique David, rédacteur en chef de Politique étrangère, propose une analyse de l’ouvrage d’Édouard Husson
, Paris-Berlin. La survie de l’Europe (Gallimard, 2019, 416 pages).

Les relations franco-allemandes sont, par les temps qui courent, plus souvent objet d’humeurs – pro ou contra, sans trop de rationalisations –, que d’analyses. Ce livre veut s’attacher au fond, pour considérer ces relations d’un œil débarrassé du poids des habitudes.

Des habitudes qui remontent loin. Pour Husson, la France (en allant jusqu’à Germaine de Staël) est captivée, au sens fort du terme, par une Allemagne qui la fascine, et qu’elle craint : il existe une véritable « germanomanie » française, largement construite sur l’ignorance des réalités allemandes. Au fil des décennies du deuxième XXe siècle, c’est en France que se cristallise l’idée du « modèle allemand » ; et c’est la peur de l’Allemagne qui incite Paris à sa fuite en avant dans la construction européenne au moment de l’effondrement soviétique. Tout – Maastricht, la création de l’euro, le caractère inégal des relations franco-allemandes – découlerait donc de la foi aveugle des dirigeants français (de Giscard à Macron en passant par Mitterrand) dans la puissance allemande, et de la frayeur qu’elle leur inspire.

Mais la France ignore les faiblesses structurelles ou conjoncturelles de son partenaire. Structurelles : la fascination pour la force qu’on tente de dompter par l’adoration du droit ; la faiblesse de la synthèse politique ou géopolitique, remplacée par le raisonnement pratico-analytique et la gestion locale… Conjoncturelles : les difficultés à parachever l’unification, le creusement des inégalités, les incertitudes sur l’avenir des locomotives industrielles du pays… Bref, l’Allemagne n’est ni une puissance inévitable, ni une force morale sur laquelle il faudrait s’aligner – voir l’opacité de son système bancaire, et sa responsabilité dans la déroute financière grecque.

Constat qu’abonde aujourd’hui la profonde crise de son système politique : fin de règne de celle qu’Husson traite avec constance de « chancelière sans qualités », décisions erratiques sur la fin de l’atome ou l’accueil sans conditions des réfugiés de 2015, marginalisation des partis de masse qui ont fait la démocratie allemande… La période apparaît sans nul doute à l’auteur propice à une vraie redéfinition des rapports franco-allemands. Même si les solutions proposées paraissent faibles : quitter une vision top down pour privilégier les coopérations de base ; sortir du bilatéral dans le cadre des négociations européennes ; définir des exigences claires vis-à-vis de l’Allemagne et n’en plus bouger ; imposer au Chancelier allemand un dialogue avec le Premier ministre, au motif que le président français est, lui, élu au suffrage universel…

Le baroque de la dernière proposition témoigne d’un certain mélange, dans ces pages, entre analyses de germaniste fort informé et jugements à l’emporte-pièce – voire fausses affirmations, comme lorsqu’il est reproché à François Mitterrand d’avoir voulu « empêcher » la réunification allemande, alors qu’il souhaitait la freiner et l’encadrer, ce qui est tout différent… Au fil des pages, Édouard Husson succombe parfois à cet esprit de système, et idéologique, qu’il reproche aux Français dans leur vision de l’Allemagne.

Cet ouvrage provoquant arrive à point nommé : alors que les rapports franco-allemands en panne doivent être redéfinis ; et qu’il nous faut remplacer les invocations par la connaissance de l’Autre. Espérons qu’un même travail – aussi contestable dans ses options politiques apparaisse-t‑il parfois – est en cours de l’autre côté du Rhin.

Dominique David

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