À la suite du sondage réalisé sur ce blog, nous avons le plaisir de vous offrir en libre accès et en avant-première l’article du numéro de printemps de Politique étrangère (n° 1/2026) que vous avez choisi d'(é)lire : « Révolution numérique, chambardement économique », écrit par Hugo Le Picard, chercheur associé au Centre géopolitique des technologies de l’Ifri.

En 2000, les vingt premières capitalisations boursières mondiales comptaient quatre entreprises européennes. En 2025, plus aucune. En l’espace d’une génération, l’Union européenne (UE) est passée du statut de puissance économique de premier plan à celui de spectatrice d’une révolution technologique dont elle n’a pas pris le tournant.
L’histoire économique est jalonnée de ruptures technologiques majeures. De la machine à vapeur à l’électrification, chaque vague d’innovation a redéfini les fondements de la productivité et redistribué les cartes de la puissance économique. Le numérique marque une rupture d’une nature différente : en quelques décennies, il est passé du statut d’outil au service de l’économie à celui de socle structurant qui en redessine les règles. La création de valeur repose de moins en moins sur la transformation de ressources matérielles et plus sur la capacité à capter, traiter, valoriser, les flux d’information. Les entreprises dominantes ne sont plus celles qui possèdent les plus grandes capacités industrielles mais celles qui contrôlent les plateformes, données et algorithmes. Les nations qui ont tardé à saisir cette réalité ont vu leur position économique relative s’éroder.
L’Intelligence artificielle (IA) accélère cette dynamique tout en la complexifiant. Elle promet d’étendre le numérique dans l’économie, en automatisant les fonctions cognitives elles-mêmes, mais cette extension exige des investissements massifs en infrastructures physiques. Le logiciel, longtemps affranchi des contraintes matérielles, retrouve ainsi la logique du capital lourd, tout en demeurant piloté par ceux qui maîtrisent le code.
De la matière à l’information : la reconfiguration du pouvoir économique
La transition du capital physique au capital informationnel
Le numérique marque une rupture structurelle avec les précédentes vagues d’innovation. L’économie est passée d’un modèle où la valeur reposait principalement sur la transformation physique des ressources, à un modèle où elle provient de façon croissante du traitement de données immatérielles. La mue s’est accélérée au fil des décennies, renforçant la concentration du pouvoir économique et culturel dans les mains de ceux qui maîtrisent ces nouveaux flux informationnels.
Les révolutions technologiques des XIXe et XXe siècles étaient profondément ancrées dans le capital physique. La logique économique dominante reposait sur la production industrielle, valeur et puissance économiques se mesurant à la capacité de transformer des ressources brutes en biens finis. De la mécanisation à l’automatisation, en passant par la production de masse, le cœur de l’économie demeurait indissociable des bases industrielles. Ces infrastructures matérielles imposaient un rythme d’innovation contraint par l’inertie physique : l’évolution technologique progressait sur des temps longs, dictés par la nécessité de construire ou de renouveler des infrastructures à forte intensité capitalistique.
À partir des années 1970-1980, avec l’émergence de l’informatique et des réseaux, une rupture s’amorce. La valeur ne réside plus seulement dans la production d’objets, mais aussi dans la capacité à capter, traiter et manier l’information. Affranchi de l’inertie matérielle, le logiciel instaure un nouveau régime d’innovation fondé sur la fluidité et l’itération rapide. Contrairement aux infrastructures physiques, dont l’évolution exige des investissements lourds et du temps, le logiciel est infiniment malléable. Il peut être écrit, réécrit, testé et déployé en quelques heures. Cette plasticité rompt avec les cycles longs de l’industrie : l’innovation ne procède plus par à-coups espacés de décennies mais par une amélioration continue, libérée des contraintes du monde physique.
Le numérique reconfigure la structure même de l’économie. En 2011, Marc Andreessen, investisseur influent de la Silicon Valley, publie dans le Wall Street Journal un essai devenu référence. Par la formule « software is eating the world », il désigne une dynamique par laquelle les entreprises technologiques étendent leur emprise sur l’économie traditionnelle, secteur par secteur. Le logiciel ne se contente plus d’optimiser les processus existants, il transforme la logique économique des industries établies. […]
Lisez l’article dans son intégralité sur le site de l’Ifri.
Retrouvez le sommaire du numéro 1/2026 de Politique étrangère ici.
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