Cette recension a été publiée dans le numéro de printemps 2026 de Politique étrangère (n° 1/2026). Anne de Tinguy propose ici une analyse de l’ouvrage d’Anastasia Fomitchova, Volia. Engagée volontaire dans la résistance ukrainienne (Grasset, 2025, 288 pages).

En février 2022, dès le début de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie, Anastasia Fomitchova s’engage dans un bataillon médical hospitalier, ce qu’elle a déjà fait en 2017-2018. Le récit qu’elle livre de cet engagement est un remarquable témoignage sur la guerre telle qu’elle est vécue par les Ukrainiens sur le front (Sievierodonetsk, Lyssytchansk, Bakhmout) et sur l’impressionnante capacité de mobilisation d’une société civile déterminée et dynamique.

La réalité sur le terrain est une violence extrême. Ce que le Kremlin appelle une « opération militaire spéciale » est une guerre hybride, meurtrière, de haute intensité. Pour les bataillons médicaux, « l’enfer » est quotidien, « les limites de la capacité humaine à endurer l’horreur » sans cesse atteintes. La Russie bombarde des bâtiments civils (infrastructures énergétiques, hôpitaux, écoles), cible les populations, a recours à des armes chimiques, etc. Elle ne parvient pas pour autant à ses fins. Quatre ans après le début de cette agression, les forces russes occupent près de 20 % du territoire ukrainien mais elles n’ont remporté aucune victoire stratégique décisive. Elles ont trouvé face à elles une nation en armes déterminée à défendre son territoire et son indépendance. Il y a certes des désertions et des cas de collaboration avec l’ennemi, mais grâce à la volia – terme, écrit l’auteure, qui désigne « la force de nous battre pour notre indépendance et notre liberté » –, l’Ukraine oppose une formidable résistance à l’envahisseur. Elle le paie cher – « l’océan de blessés et de morts » que les bataillons médicaux voient chaque jour arriver ne laisse aucun doute sur l’ampleur des pertes humaines – mais continue à avoir confiance dans l’avenir. D’où vient cette force ?

La volia tient à de puissants sentiments d’identification nationale. Anastasia Fomitchova est franco-ukrainienne et a grandi en France. En février 2022, elle est à Paris où elle mène une vie étudiante « insouciante, normale ». Mais, à ses yeux comme à ceux de nombreux civils ukrainiens (qui jouent dans ce conflit un rôle essentiel), il n’y a pas d’alternative à un engagement immédiat pour s’opposer au « projet génocidaire » porté par Vladimir Poutine, à une guerre « existentielle ». Cette détermination est renforcée par le choc de la découverte des massacres perpétrés par les Russes à Boutcha et à Irpin. La « rage » que ceux-ci provoquent aggrave le profond ressentiment engendré par l’historiographie véhiculée par la Russie au fil de siècles de « domination » et de « mépris », par les stigmates « infligés à notre nation » (en particulier l’Holodomor, la grande famine du début des années 1930), par la propagande russe sur une Ukraine « nazie » qui ne serait qu’une marionnette des États-Unis. La volia tient aussi à un choix de société : les Ukrainiens se battent pour « un monde bâti sur des valeurs que la Russie cherche à détruire ».

Le soutien des Occidentaux (armements, Starlink, volontaires étrangers, etc.) est très présent dans cet ouvrage. Les Ukrainiens leur en sont reconnaissants, mais ils sont aussi déçus lorsque l’aide est quantitativement et qualitativement plus modeste qu’espérée, notamment pour des raisons liées à la peur d’une escalade pouvant conduire à une guerre avec la Russie.

Anne de Tinguy

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