Cette recension a été publiée dans le numéro de printemps 2026 de Politique étrangère (n° 1/2026). Louis-Marie Baille, officier inséré au Centre des études de sécurité de l’Ifri, propose ici une analyse de l’ouvrage de Maxime Launay, La gauche et l’armée en France. De mai 68 à nos jours (Nouveau Monde Éditions, 2025, 496 pages).

Comment expliquer l’évolution des relations entre la gauche et les armées au second XXe siècle, et avec elle le passage de l’opposition au consensus sur les grands sujets de défense nationale, dans cette période charnière où émergea notre modèle d’armée contemporain, lequel devint progressivement nucléaire malgré pacifistes et écologistes, professionnel en dépit d’un attachement socialiste viscéral à la conscription nationale, ou encore interventionniste malgré le rejet – notamment communiste – du « colonialisme » ? C’est le projet de Maxime Launay, qui publie, depuis l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire, une version remaniée de sa thèse d’histoire contemporaine, soutenue en 2023 en Sorbonne.

L’auteur situe la formation de ce consensus autour de l’arrivée des socialistes au pouvoir en 1981. Souhaitant « sortir de la marginalité dans laquelle ils ont plongé avec l’avènement de la Ve République », ceux-ci font le choix de s’approprier l’héritage gaullien en matière de défense. Le Congrès fondateur d’Épinay de 1971 accouche ainsi d’une stratégie de présidentialisation, menée par François Mitterrand pour qui « le devoir d’un socialiste, c’est aussi de contribuer à la défense de son pays ». Paradoxalement, le Programme commun établi au seuil des années 1970 par le PS avec les communistes, en vue des élections législatives puis présidentielles, amorce en fait le déclin de l’antimilitarisme régnant à gauche jusqu’alors, et dont l’auteur rappelle l’enracinement dans ses diverses familles « radicale, socialiste, communiste, anarcho-syndicaliste, écologiste pour en citer les principales ». L’historien, qui a pu puiser à leurs précieuses sources, restitue l’« effervescence » des débats sur la défense post-mai 68, documentant avec précision les nuances des factions « antinucléaires, écologistes, pacifistes ou libertaires », militant contre l’achèvement du modèle français de dissuasion nucléaire ou critiquant, à plusieurs titres, le service militaire fraîchement réformé par la « loi Debré » du 9 juillet 1970.

La gauche et l’armée en France interroge également la diffusion des idées socialistes au sein du corps social militaire, perçu après l’Algérie comme réactionnaire, bourgeois et plutôt clérical concernant les officiers. Une première « normalisation des relations entre socialistes et militaires » intervient dans les années 1970, à la faveur des débats sur la dissuasion populaire puis surtout sur la dissuasion nucléaire, auxquels participèrent, officiellement ou officieusement, de nombreux officiers. Par la suite, et jusqu’au quinquennat de François Hollande, la gauche entretient une relation décomplexée et apaisée avec des militaires qui se sont montrés loyaux et efficaces depuis la guerre du Golfe. La confiance est-elle toujours réciproque ? « La méfiance à l’égard de la politique, et des responsables de gauche en particulier, est moins apparente qu’intériorisée » conclut l’auteur.

On retiendra que l’ouvrage s’achève sur le regret d’une « désidéologisation » du débat politique, tous partis confondus. Les sujets de défense, médiatisés, ne posent plus question comme il y a cinquante ans ; l’antimilitarisme ou le pacifisme ayant peu d’audience pour l’heure. Comme Jean Jaurès, « plus réformiste que révolutionnaire », Maxime Launay invite pourtant à s’interroger sur « la pérennité du modèle de défense français ».

Louis-Marie Baille

>> S’abonner à Politique étrangère <<