Cette recension a été publiée dans le numéro de printemps 2026 de Politique étrangère (n° 1/2026). Aline Leboeuf propose ici une analyse de l’ouvrage de Benjamin J. Cohen, Dream States: A Lurking Nightmare for World Order (Oxford University Press, 2025, 248 pages).

Benjamin J. Cohen a terminé sa carrière comme professeur d’économie politique internationale à l’université de Californie à Santa Barbara – où il est resté vingt ans – en 2021, alors qu’il avait 84 ans. Quatre ans plus tard, avec Dream States: A Lurking Nightmare for World Order (non traduit en français), il propose une relecture ambitieuse du système international à travers la problématique de l’État vu comme objectif commun, « rêve », de nombreuses entités. Il y voit la source possible de nombreux conflits, dont il estime la dangerosité en fonction de leur impact sur les États-Unis.

Cette gradation lui permet de distinguer plusieurs catégories de « rêves d’État », allant des fantaisies (pas très sérieuses) aux « rebelles avec une cause » prêts à recourir à la violence, en passant par les « rêves éveillés » souhaitant la reconnaissance pacifique de leur identité et les Drexits, ayant le projet politique de faire sécession mais de façon politique ; les « clients » sont eux soutenus (voire manipulés) par un voisin puissant qui espère agrandir sa zone d’influence, ou même son territoire.

En bon économiste, Benjamin J. Cohen compare le champ étatique à un marché, entre offre et demande. Son analyse est parfois plus théorique que profondément attachée aux dynamiques empiriques et socio-politiques, mais elle est très pédagogique. Le livre est riche en images, citations mais aussi dictons issus des traditions populaires, avec souvent beaucoup d’humour. Surtout, on prend plaisir à lire les chapitres sur les « fantaisies » ou les « rêves éveillés », car la collecte est impressionnante de situations dans lesquelles ont éclos des rêves d’État. On aimerait parfois que l’auteur détaille ses collections de « rêveurs éveillés », mais ce serait au détriment de l’esprit synthétique de l’ouvrage.

L’effort prospectif est remarquable. On retiendra l’hypothèse d’un rêve de Drexit aux États-Unis, nourri par une radicalisation politique encore exacerbée depuis l’élection de Donald Trump. Cohen insiste sur la fragilité des fédérations russe et indienne. Il consacre un chapitre aux difficultés des fédérations, oubliant que ce modèle constitutionnel est une solution précaire, mobilisée pour renforcer un État déjà touché par des tensions séparatistes, d’où sa fragilité.

Dans son chapitre de conclusion, l’auteur n’hésite pas à proposer des solutions aux conflits qui émergent des rêves d’État. Il considère qu’ils sont différents des autres conflits et requièrent des solutions spécifiques, insistant, avec raison, sur l’importance d’une approche pragmatique qui prenne en compte les diverses dimensions composant un État. Il est donc possible de construire des formes étatiques variées, compatibles avec la coexistence de différents modèles institutionnels dans et entre États. Mais sa proposition de créer une institution onusienne consacrée aux rêves d’État semble par trop institutionnelle, et même traduire une certaine méconnaissance du fonctionnement des Nations unies.

On regrette que l’auteur n’ait pas approfondi la connaissance des exemples qu’il mobilise. Il confond ainsi Al-Qaïda (ou AQMI) et Daesh. Surtout, il mobilise certains cas pour illustrer des catégories différentes de « rêve étatique », et on se perd parfois dans les catégories présentées en deuxième partie, puis dans la description, en partie trois, des futurs « points chauds ».

Aline Leboeuf

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