Cette recension a été publiée dans le numéro de printemps 2026 de Politique étrangère (n° 1/2026). Myriam Benraad propose ici une analyse de l’ouvrage de Marie Robin, La vengeance et la paix (CNRS Éditions, 2025, 250 pages).

Interdisciplinaires, les travaux sur la vengeance sont anciens et nombreux, bien que dispersés et souvent peu connus du public. Dans La vengeance et la paix, Marie Robin s’attache à montrer en quoi la vengeance agit comme une force structurante des relations internationales. Elle propose plus encore un éventail de pistes pour penser, par effet de miroir, la problématique de la paix. La thèse centrale de l’ouvrage est que la vengeance ne saurait être réduite à une passion privée qu’il faudrait coûte que coûte refouler, comme le veut une longue tradition occidentale. La vengeance se trouve en effet au fondement profond des choix opérés par les États et une majorité d’acteurs non étatiques.

L’une des focales de cet essai consiste ainsi à s’intéresser aux discours et narratifs vengeurs dans l’arène mondiale, conduisant l’auteure à recentrer le débat sur l’importance des émotions, qui ont acquis une place de premier plan dans les analyses de ces dernières décennies. Il est ici question de dépasser la dichotomie usuelle entre impunité et justice afin de mieux souligner combien la vengeance peut, en réalité, être instrumentalisée en vue de légitimer l’emploi de la violence, ou pour restaurer un statut et un honneur que l’on estime bafoués ou perdus.

Parmi les points forts de l’ouvrage, le lecteur retiendra un effort de conceptualisation de cet objet complexe qu’est la vengeance, qui la distingue d’autres notions clés comme la justice et la réparation. Le recours à une multiplicité d’études de cas, dont plusieurs mobilisées dans la durée, avec pour dessein d’allier à la démonstration des exemples concrets, renforce le raisonnement ici développé et éclaire certains ressorts fréquemment occultés des crises géopolitiques actuelles – de la guerre d’Ukraine à la dernière conflagration de Gaza.

L’orientation normative de l’ouvrage invite de surcroît à reconsidérer les processus de paix en incorporant la reconnaissance de l’humiliation comme moteur essentiel des conflits, ce qui ne revient pas à justifier la violence mais à relever l’épaisseur de la vengeance dans ses rapports à une sécurité internationale aujourd’hui foncièrement mise en péril. L’approche méthodologique retenue mêle ainsi l’histoire des émotions aux relations internationales, de l’Antiquité jusqu’à l’ère contemporaine, et permet de saisir les usages politiques de la vengeance autour de généralisations prudentes.

Au nombre des limites du propos, on notera une échelle d’analyse caractérisée par une absence relative d’ethnographie au profit d’une lecture macro des dynamiques à l’œuvre, quoique l’exercice micro n’ait visiblement pas constitué l’ambition de l’auteure. On aurait également apprécié, en guise de conclusion, quelques prescriptions quant aux mécanismes dont pourraient se servir les praticiens de la paix sur ces terrains fragiles et dans leurs protocoles d’intervention, notamment à l’heure où la paix n’a jamais semblé plus évanescente.

La vengeance et la paix n’en reste pas moins une contribution riche et documentée, qui apporte sa pierre à l’édifice du renouvellement des études consacrées à la vengeance, en particulier dans le champ de la politique internationale et dans celui des émotions. L’ouvrage sera utile à tous ceux qui, dans ce XXIe siècle pour le moins troublé, ne considèrent pas la paix comme une option, encore moins comme une transaction, mais au contraire comme l’unique horizon valable pour un règlement équitable des conflictualités présentes.

Myriam Benraad

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