Cette recension a été publiée dans le numéro de printemps 2026 de Politique étrangère (n° 1/2026). Tatiana Kastouéva-Jean propose ici une analyse de l’ouvrage d’Alexandra Prokopenko, Soucastniki. Pocemu rossjskaa elita vybrala voijny [Les complices. Pourquoi les élites russes ont choisi la guerre] (StraightForward Foundation, 2025, 416 pages).

Ce livre figure parmi ceux qui ne peuvent plus être publiés en Russie et paraissent grâce à la détermination d’éditeurs indépendants en exil. Économiste et ancienne analyste à la Banque centrale de Russie, l’auteure a quitté le pays après le début de la guerre mais entretient un dialogue nourri avec une partie de ses élites civiles. Elle se concentre sur l’exécutif fédéral, les jeunes bureaucrates et le monde des affaires lié à l’État, laissant volontairement de côté structures de force (siloviki), députés et responsables régionaux. L’ouvrage repose sur une longue observation du système de l’intérieur, complétée par des dizaines d’entretiens depuis le début de la guerre. L’intérêt de l’ouvrage réside moins dans l’explication théorique que dans l’accès à de précieux matériaux empiriques éclairant un système très fermé.
Son objectif est d’expliquer pourquoi ces élites russes, occidentalisées en apparence, n’ont pas protesté contre la guerre et se sont rapidement mises au service administratif, économique et idéologique d’un conflit qu’elles n’avaient ni voulu ni anticipé. Tout se joue avant la guerre. Le processus de sélection, fondé sur la loyauté, le contrôle par des siloviki omnipotents, la dépolitisation et l’adhésion aux règles informelles sous menace d’exclusion du système et de perte du statut social, a abouti à la métamorphose profonde de ce qui ne peut plus, au vrai, être qualifié d’« élite ». Dans la Russie de Poutine, il s’agit d’un groupe de « nobles » ayant accès aux attributs du pouvoir et aux ressources, mais dépourvus de toute capacité de décision et d’autonomie d’action.
La guerre a parachevé la transformation de ces « nobles » en simples instruments de gestion « sans réflexion, sans discussion, sans émotions » au service d’un régime personnel. En dépit du choc initial provoqué par l’invasion, le système collectif s’est rapidement concentré sur la gestion routinière des conséquences d’une décision perçue comme un cataclysme naturel, ne demandant pas jugement moral mais capacité d’adaptation. Si la guerre n’a provoqué ni division ni défection dans les élites, elle ne les a pas non plus consolidées autour du président : elle les a entraînées de fait dans une zone grise de collaboration contrainte et de recherche opportuniste de bénéfices. Quant au monde des affaires, sa prospérité et sa sécurité dépendent directement du Kremlin, qui lui permet de s’enrichir, le protège et le rend dépendant politiquement et économiquement de la continuité du système. Toutes ces élites nourrissent une rancune croissante à l’égard de l’Occident, dont les sanctions sont perçues comme injustes et les privant de possible porte de sortie.
Le système politique russe en guerre donne l’illusion de la stabilité et de l’efficacité alors que les décisions y sont prises arbitrairement, les procédures ne servant qu’à les légitimer. La politique de l’État se réduit à une adaptation constante, voire à une improvisation, cherchant des résultats immédiats favorables au Kremlin. L’information y est si déformée que même les plus hauts responsables agiraient sur la base d’une vision déformée et tronquée de la réalité. L’élite « morte-vivante » aura beaucoup de difficultés à gérer la transition post-Poutine – sujet tabou –, qui risque d’être une période de désorientation, de féroces rivalités et d’instabilité durable plutôt qu’une ouverture démocratique.
Tatiana Kastouéva-Jean
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