Cette recension a été publiée dans le numéro d’automne 2026 de Politique étrangère (n° 3/2026). Norbert Gaillard propose une analyse de l’ouvrage de Rebecca Harding, The World at Economic War: How to Rebuild Security in a Weaponized Global Economy (London Publishing Partnership, 2025, 176 pages).

Rebecca Harding est économiste et préside le Centre for Economic Security. Elle défend ici l’idée qu’un conflit économique mondial a débuté, et qu’il nécessite une refonte profonde de nos mentalités et de nos politiques publiques.

Ce nouveau paradigme s’est ouvert avec la première présidence Trump en 2017. Pour l’autrice, il est urgent de comprendre que sécurité militaire et sécurité économique sont les deux faces d’une même pièce. La guerre économique pose deux défis majeurs aux sociétés occidentales : elle menace leurs valeurs démocratiques et affecte leur capacité à financer leur propre défense. Pour étayer son argumentaire, Rebecca Harding affirme que la guerre économique ne se résume pas aux blocus, sanctions, contrôles des exportations, gels d’actifs et autres perturbations des chaînes d’approvisionnement. Ce sont désormais les relations économiques et commerciales, les systèmes financiers, les outils technologiques et les flux de données qui font l’objet d’une instrumentalisation croissante, en particulier de la part de la Russie, de la Chine et des États-Unis.

Les exemples fourmillent, du mercantilisme forcené de Donald Trump à la volonté chinoise de dédollariser l’économie mondiale. Le lecteur découvre également avec stupeur à quel point les infrastructures critiques britanniques et l’armée américaine dépendent de fournisseurs chinois. Simultanément, et de façon assez simpliste, Rebecca Harding déplore une fragmentation brutale du monde entre, d’un côté des pays émergents dominés par la Russie et la Chine, et de l’autre une sphère occidentale avec les États-Unis comme chef de file.

La fin du livre contient une série de recommandations destinées aux États européens. Il est d’abord proposé que l’économie devienne l’une des composantes des forces armées, au même titre que les armées de Terre et de l’Air, la Marine ou les dimensions spatiale et cyber. Ensuite, le traité de l’Atlantique nord devrait calquer son article 2 (qui prévoit la « collaboration économique ») sur son article 5, afin que les membres de l’OTAN puissent solidairement répliquer à des agressions survenant dans le cadre d’une guerre hybride. Par ailleurs, les chaînes de valeur globales devraient être renforcées par la création d’une institution multilatérale chargée de financer la sécurité et la défense du continent, ainsi que par l’instauration d’une nouvelle architecture financière encourageant les financements mixtes et subventionnant les prêts au secteur de l’armement au sens large. Enfin, toutes ces mesures demeureront lettre morte sans une opération vérité auprès des opinions publiques.

Si l’ouvrage a le mérite de traiter d’un sujet essentiel, il souffre néanmoins de quelques défauts. Rebecca Harding s’appuie sur les travaux de Clausewitz et sur la notion de « commerce stratégique » forgée par Paul Krugman, mais a oublié les analyses de Samuel Huntington – qui, dès 1989, prédisait que la fin de la guerre froide ouvrirait une période de forte instabilité et de violence dans les relations internationales – et d’Edward Luttwak sur la géoéconomie. En outre, l’autrice n’aborde ni les arbitrages budgétaires douloureux, ni les effets inflationnistes qu’impliquent ses recommandations.

Norbert Gaillard

>> S’abonner à Politique étrangère <<