Cette recension a été publiée dans le numéro d’automne 2026 de Politique étrangère (n° 3/2026). Sébastien Maillard propose une analyse de l’ouvrage de Marie-Claire Considère-Charon, Géopolitique du Royaume-Uni (Presses universitaires de France, 2026, 244 pages).

« La Grande-Bretagne a perdu un empire et n’a pas encore trouvé un rôle », soulignait le secrétaire d’État américain Dean Acheson. Alors qu’un énième Premier ministre a pris le pouvoir cet été à Londres, il est utile de prendre de la hauteur sur l’errance politique mais aussi internationale que traverse le Royaume-Uni depuis qu’il s’est auto-exclu de l’Union européenne (UE) par choix référendaire il y a dix ans. Marie-Claire Considère-Charon en donne les clés de compréhension à partir des trois cercles relationnels dans lesquels le pays cherche toujours stratégiquement à s’insérer mais que le Brexit a chamboulés : l’Europe, les États-Unis et le Commonwealth.

Avec la première, la professeure honoraire de l’université Bourgogne Europe décrit « une relation tourmentée ». Et ce bien avant le Brexit. L’appui distant au projet européen dès son lancement après-guerre signale l’« ambivalence initiale » et persistante du Royaume-Uni à l’égard du continent. La sortie de l’UE, dont l’ouvrage rappelle les épisodes saillants, n’a nullement tranché un débat relancé en 2024 par Keir Starmer. Avec une politique de rapprochement dont l’autrice dresse ici un bilan trop flatteur.

Le Brexit a aussi ôté au pays l’« utilité stratégique » en Europe dont il pouvait se prévaloir auprès des États-Unis, son autre cercle privilégié. Mais la relation spéciale apparaissait déséquilibrée depuis longtemps. Aujourd’hui, Trump en remet en cause « les fondements mêmes », au point que cette relation transatlantique « relève davantage de la mise en scène que d’une entente sincère ».

La mise en scène ressort également dans le troisième cercle qu’est le Commonwealth. Si la droite britannique y cultive la nostalgie de l’Empire, ravivée par le Brexit, et la gauche le multiculturalisme, l’ensemble forme « un espace géopolitique très fragmenté » qui commerce en pratique peu avec Londres aujourd’hui. L’experte détaille avec justesse l’échec du Global Britain, slogan ambitieux mais creux des Brexiters à défaut de constituer une politique crédible, qui s’est surtout traduit par une tentative de basculement stratégique vers l’Indo-Pacifique.

Si la description de l’exercice d’équilibre entre ces trois cercles s’attarde parfois sur des documents ou déclarations récents que l’histoire oubliera vite, elle passe en revue avec intérêt un autre exercice d’équilibre, celui que le Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d’Irlande du Nord doit s’efforcer de tenir en son sein même. Alors que les nationalistes gouvernent actuellement à Édimbourg, Cardiff et Belfast, cette géopolitique interne, secouée ici encore par le Brexit, est aussi incontournable pour le décryptage du pays. Il eût été plus complet avec une analyse approfondie du rayonnement de la ville-monde que reste Londres, et plus largement des instruments de soft power dont dispose encore cette culture anglophone.

Accessible, agrémenté de quelques cartes et graphiques, l’ouvrage permet d’apprécier « la difficulté structurelle d’un pays qui cherche à maintenir un rôle international sans disposer des leviers impériaux du passé, ni de l’assise européenne à laquelle il a volontairement renoncé ». En somme, Londres s’est condamné à résoudre, en une période géopolitique périlleuse, une impossible quadrature des cercles.

Sébastien Maillard

>> S’abonner à Politique étrangère <<