Cette recension a été publiée dans le numéro d’automne 2026 de Politique étrangère (n° 3/2026). Paul Maurice, secrétaire général du Comité d’études des relations franco-allemandes (Cerfa) à l’Ifri, propose une analyse de l’ouvrage de Philippe Étienne, Le Sherpa. Mémoires d’un diplomate aux avant-postes de l’histoire (Tallandier, 2026, 400 pages).

Les mémoires de Philippe Étienne s’inscrivent dans la tradition des grands témoignages diplomatiques. Après plus de quarante années passées au service de la diplomatie française, l’ancien ambassadeur livre un récit où l’expérience personnelle éclaire les évolutions géopolitiques des dernières décennies. De ses débuts consacrés aux affaires soviétiques et européennes à ses fonctions d’ambassadeur en Roumanie, en Allemagne puis aux États-Unis, après avoir été conseiller diplomatique d’Emmanuel Macron, il revendique le rôle du « sherpa » : celui qui prépare les décisions, facilite le dialogue et rapproche des positions parfois éloignées. Le fil conducteur du récit est celui d’un haut fonctionnaire qui, sans se placer au premier plan, a accompagné plusieurs présidents et gouvernements dans des moments décisifs de la politique internationale.

Les relations franco-allemandes constituent l’un des principaux fils rouges de l’ouvrage. Ambassadeur à Berlin de 2014 à 2017 puis conseiller diplomatique à l’Élysée, Philippe Étienne a été un acteur privilégié des échanges entre Paris et Berlin au moment où l’Union européenne traversait une succession de crises. Son récit montre que la coopération entre les deux pays repose moins sur une entente naturelle que sur un travail permanent de concertation, nourri par la confiance et la connaissance réciproques. L’un des intérêts du livre est précisément de dépasser l’image parfois convenue du « couple franco-allemand ». L’auteur souligne les divergences récurrentes sur les questions économiques, énergétiques, industrielles ou de défense. Loin d’y voir une faiblesse, il montre que ces désaccords constituent le point de départ d’un patient travail de négociation, indispensable à l’élaboration de compromis européens. Les pages consacrées aux débuts de la présidence d’Emmanuel Macron éclairent utilement ces échanges avec les dirigeants allemands et la préparation des initiatives destinées à relancer le projet européen, notamment le traité d’Aix-la-Chapelle.

La dernière partie de l’ouvrage, consacrée à son ambassade à Washington entre 2019 et 2023, offre un contrepoint intéressant. Philippe Etienne décrit une relation transatlantique fragilisée par la première présidence de Donald Trump, dont la conception plus transactionnelle des alliances a bousculé les équilibres établis. Si l’élection de Joe Biden ouvre une nouvelle phase de coopération, les tensions suscitées par l’affaire AUKUS rappellent que les intérêts américains et européens ne coïncident pas toujours. Cette expérience renforce, selon l’auteur, la nécessité pour les Européens d’accroître leur capacité d’action commune, ce qui confère une responsabilité particulière au tandem franco-allemand.

Écrit dans un style sobre et accessible, Le Sherpa privilégie l’analyse des mécanismes diplomatiques plus que les révélations ou les portraits à charge. Sans prétendre livrer une histoire exhaustive de la politique étrangère française, Philippe Etienne propose un témoignage éclairant sur le métier de diplomate et sur les ressorts du dialogue international. Il rappelle, avec mesure, que la relation franco-allemande demeure l’un des fondements de la construction européenne, à condition d’être entretenue avec constance, pragmatisme et esprit de compromis.

Paul Maurice, secrétaire général du Comité d’études des relations franco-allemandes (Cerfa)

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