Julien Nocetti est chercheur associé au Centre Russie/Eurasie et au Centre géopolitique des technologies de l’Ifri. Il a écrit l’article « La Silicon Valley et la guerre : leçons ukrainiennes » dans le n° 3/2026 de Politique étrangère. Il répond ici en exclusivité à 3 questions pour politique-etrangere.com.

1. Les grandes entreprises de la Silicon Valley interviennent désormais de plus en plus dans le champ géopolitique. Mais jusqu’où cette influence est-elle acceptable, notamment dans le cadre d’une guerre ?

De plus en plus assumée, l’incursion de la tech dans les rapports internationaux renvoie à la nature de son pouvoir, d’abord structurel, puisqu’il procède de la maîtrise de ressources que les États ne détiennent plus en propre. L’intervention des grandes entreprises du secteur dans la guerre est alors acceptable lorsqu’elle demeure subordonnée à l’autorité démocratique des États et aux contraintes du droit international. Leur apport peut être légitime lorsqu’il concerne la continuité de services essentiels (communications, services cloud, cybersécurité, accès à l’information), ou lorsqu’il renforce la capacité d’un État agressé à exercer son droit de légitime défense.

La limite se situe toutefois au point où une entreprise privée acquiert un pouvoir discrétionnaire sur des décisions militaires. Le cas de SpaceX illustre ce risque : la possibilité de restreindre ou de refuser l’accès à Starlink sur le théâtre des opérations a pu peser sur les actions de l’armée ukrainienne, sans que cette décision relève clairement d’un mandat ou d’un contrôle étatique.

L’acceptabilité de cette influence exige à mon sens plusieurs conditions. D’abord, la transparence des engagements, notamment lorsque des services à double usage sont mobilisés. Ensuite, un encadrement contractuel et réglementaire par l’État, qui ne doit pas déléguer de fait sa souveraineté à des acteurs privés. Enfin, un engagement à respecter le droit international humanitaire.

2. En quoi la guerre en Ukraine marque-t-elle une rupture pour les Big Tech ? Assiste-t-on à un nouveau modèle de « guerre privatisée » ?

Cette guerre constitue une rupture à plusieurs titres. Dès février 2022, Microsoft a détecté et neutralisé des cyberattaques visant des réseaux ukrainiens et aidé à transférer des données gouvernementales vers ses propres serveurs dispatchés en Europe. SpaceX a déployé Starlink pour fournir une connectivité devenue essentielle aux communications militaires. Palantir, Google ou Amazon Web Services ont apporté analyse de données, alertes, solutions d’hébergement et renforcement de capacités. Pour la première fois, des entreprises privées jouent un rôle opérationnel direct dans un conflit interétatique de haute intensité. Sans mandat formel : personne n’a contraint ces entreprises à s’impliquer dans la guerre. Aussi, le conflit a montré que des décisions unilatérales, comme celles prises à plusieurs reprises depuis l’été 2022 par Elon Musk, pouvaient affecter le cours des opérations militaires.

Parler de « guerre privatisée » appelle toutefois des nuances. Les sociétés militaires privées existent de longue date, mais elles fournissent des combattants et des moyens logistiques sous contrat. Ici, l’acteur privé fournit les infrastructures dont dépendent les armées : il n’exerce pas la violence, mais conditionne leur conduite. On observe donc moins une privatisation de la guerre qu’une dépendance structurelle des États envers des acteurs transnationaux dotés de facto d’un pouvoir de véto. Cette hybridation fait de la maîtrise des infrastructures numériques une condition de l’autonomie stratégique et interroge nos propres dépendances en Europe…

3. Sur le long terme, quelles règles internationales faudrait-il mettre en place pour encadrer le rôle des entreprises technologiques sur les plans juridique, éthique et politique ?

L’encadrement du rôle des entreprises technologiques doit reposer sur le droit international humanitaire (DIH), tout en créant des obligations spécifiques aux infrastructures numériques. Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) rappelle que le DIH s’applique à l’intelligence artificielle (IA) et à toutes les technologies employées dans les conflits, notamment à travers les principes de distinction, de proportionnalité et de précaution. Il faudrait préciser le statut des services cloud, satellitaires et cyber : leur protection civile, les conditions de leur « militarisation », ainsi que les critères qui en font des objectifs militaires légitimes.

Sur le plan juridique, une convention ou un protocole additionnel pourrait imposer aux États une responsabilité de contrôle sur les entreprises dont ils sont nationaux lorsqu’elles fournissent des services essentiels à une partie au conflit. Les entreprises tech devraient être tenues à une évaluation ex ante des risques civils, à la traçabilité des décisions d’accès ou de coupure de service, voire à des mécanismes d’audit indépendants. Pour les systèmes d’armes fondés sur l’IA, le maintien d’un contrôle humain effectif, la possibilité de vérification et l’interdiction des usages qui ne respectent pas la distinction entre civils et combattants devraient être des principes cardinaux.

Sur les plans éthique et politique, enfin, il faudrait garantir qu’aucune entreprise tech ne puisse décider seule de l’accès à une infrastructure critique en temps de guerre. Cela suppose des clauses de continuité de service, des procédures d’autorisation politiques et – c’est le plus délicat – une coopération internationale sur les dépendances technologiques.

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Retrouvez l’article de Julien Nocetti sur Cairn et le sommaire du numéro d’automne (n° 3/2026) sur le site de l’Ifri.

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